LE CINÉMA PRÉHISTORIQUE & L’ARPENTEUR ONIRIQUE

"L’arpenteur onirique est un être aussi férocement paradoxal que sa rêverie"

L’équipe du Cinéma Préhistorique — en collaboration avec Le Feu Sacré — vous invite ce mois-ci à une traversée du texte d’Aurélien LemantTraum, Philip K. Dick, le Martyr Onirique' mis en musique et en images par le collectif FABRIK.

L’événement aura lieu le jeudi 30 octobre à 20h30 à Lieues32 rue des tables claudiennes, 69001 Lyon (participation aux frais : 5 euros).

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Si vous ne connaissez pas Le Cinéma Préhistorique, je vous invite à découvrir le concept en images sur le site de FABRIK. Le Cinéma Préhistorique existe depuis septembre 2011 et a déjà travaillé les textes de René Daumal, Lovecraft, Rodrigo Fresán, J.G Ballard, Fernando Pessoa ou encore Harry Crews. Le Cinéma Préhistorique, ou la vocation de « dé-rythmer l’image, rêver le texte, contempler les sons. Entre chaman et conteur, retrouver le plaisir d’enfant d’écouter un récit, de se laisser hypnotiser par les matières ». Le Cinéma Préhistorique est conçu et réalisé par le collectif FABRIK qui est composé de Ben Merlin, Jonas Bernath, Guitos & P.Pietri.

Traum, Philip K. DIck le Martyr Onirique' d'Aurélien Lemant a été édité aux éditions Le Feu Sacré.

L’ARDENT BAL DU KING

Quelques photos du vernissage des ‘Cinq Livres du King’ au Bal des Ardents qui a eu lieu le 15 octobre 2015. Merci d’être venus si nombreux partager avec nous ces quelques mètres carrés de tapis orientaux !
A la présentation, Pacôme Thiellement & Fabien Thévenot, à la lecture/performance, Sébastien Radix à la lecture & Alban Jamin à la guitare.
Les photos sont signées Octokunst.
As usual. Merci à tous ces gens ainsi qu’à l’équipe du Bal des Ardents.

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ENTRETIEN | JEAN-DENIS BONAN | CINÉASTE

Jeudi prochain, je signe dans les colonnes du quotidien suisse Le Courrier un petit papier sur le LUFF (Lausanne Underground Films & Music Festival) qui a été pour moi l’occasion de travailler autour des mythiques premiers films de Jean-Denis Bonan. Mythiques car censurés pour certains (Tristesse des Anthropophages fût interdit de diffusion en 1966 pour « scatologie et obscénité »), boudés par les distributeurs pour d’autres (La Femme Bourreau était même resté depuis 1968 à l’état de prémontage en double bande 16 mm), ces films ressortent aujourd’hui des caves de l’histoire officielle du cinéma français sous l’impulsion de Francis Lecomte de Luna Park Films qui a restauré et numérisé les deux principaux films de Bonan et qui les distribuera en salle début 2015.
Ces films — entre actionnisme, expressionnisme “nouvelle vague” & écriture automatique cinématographique — m’ont tellement bouleversé, et l’interview que Jean-Denis m’a accordé si intéressante, que j’ai décidé d’en publier ici la totalité.
Deux programmes seront diffusés au LUFF du 15 au 19 octobre : quatre courts-métrages réunis en un seul programme et La Femme Bourreau.
 
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Regarder vos films me donne l’impression d’une plongée dans la “France d’avant”, cette France qu’on a volontairement fait disparaître, qu’on a “ordonné”, classé, qu’on a rangé dans des boites, qu’on a domestiqué. Cette liberté de ton qu’on retrouve dans La Femme Bourreau et Tristesse des anthropophages me semble être le fruit d’une époque où tout n’était pas encore figé, où les arts et les disciplines communiquaient encore beaucoup entre elles, où tout ce qui se filmait, s’écrivait était souvent stimulant, une époque où l’on était porté par des promesses, autant artistiques que sociales. Quel sentiment vous donne aujourd’hui le re-visionnage de ces deux films ?

Jean-Denis Bonan : Sans doute, perturbés par la guerre du Vietnam, mobilisés par la guerre d’Algérie dans une France où l’économie française allait assez bien, dans ces années 1960 et du début des années 1970, nous chérissions la liberté. La liberté se confondait, du moins à mes yeux, avec le vivant, avec ce qui bouge, avec ce qui doit advenir. Mais, il faut le savoir, nous étions minoritaires dans une sorte de maquis (un maquis plutôt confortable).
Dans ce maquis ouvert, il y avait toutes sortes de gens, des architectes, des psychanalystes, des cinéastes, des peintres, des marginaux et des fous - et non seulement nous communiquions, mais surtout, nous étions contagieux. La contamination se faisait de nos corps à d’autres, mais aussi d’une corporation à l’autre. Ainsi, nous espérions briser les frontières entre la musique et la peinture, entre le film et la poésie. Moi- même à cette époque, j’ai fait un livre (un gros album écrit et dessiné) Vie et Mort de Ballao que je voudrais présenter à Lausanne si on m’en donne l’occasion. Les choses bougeaient, les artistes bougeaient, mais face à ça, l’Ordre nous enfermait dans des barbelés invisibles. Cette liberté existait mais elle était combattue. Tristesse des Anthropophages par exemple été radicalement censuré, interdit à tout public en France et à l’exportation. Pour nous replacer dans ces temps, je dirai que nous étions des individualistes, sans doute, mais nous avions soif de partage. C’est dans ce contexte que nous formions des groupes, le Groupe Arc, Le Front Culturel Révolutionnaire, Cinélutte.

De nos jours, depuis le milieu des années soixante-dix, je perçois un assoupissement, une perte qui semble correspondre à un renoncement… Il y a paradoxalement une perte de toute confiance en l’humanité accompagnée d’une foi absolument irréfléchie en un au-delà meilleur.
En revoyant La Vie Brève de Monsieur Meucieu, Tristesse des Anthropophages, Une Saison chez les Hommes, Matthieu Fou et La Femme Bourreau, j’ai pensé un moment que dans les années qui ont suivi la réalisation de ces films de 1962 à 1968, je m’étais trahi, que je n’avais pas été fidèle à ma jeunesse. Comme le cinéma commercial m’avait exclu, j’ai réalisé de 1979 à 2007 des films de télévision, essentiellement des documentaires où j’ai tenté de mettre ma touche, ma fantaisie, et une certaine forme de provocation, mais sans jamais faire éclater ma colère en cultivant une certaine force que je gardais en moi.
Et puis, j’ai réfléchi. Je n’ai pas vraiment changé. Le monde a changé.

| Avec le recul, de quoi ces deux films sont-ils le fruit ? De quoi sont-ils le nom, selon vous ?

Avec Tristesse des Anthropophages, je désirais faire une sorte de farce. Les premiers fast-food commençaient à envahir Paris et je voulais railler la société de consommation (l’appelait-on déjà ainsi en 1966 ?) en montrant des gens mangeant de la merde. Je voulais aussi y mettre la présence du religieux qui reviendra quelques années plus tard au galop. Et surtout, je voulais parler d’amour comme on n’en parlait jamais, à savoir la proximité de l’amour et de la guerre, de l’amante et de la mère etc.
Avec La Femme Bourreau, c’est l’ambiguïté que je voulais mettre en scène. J’en revenais à cette volonté de briser les frontières qui étaient aussi celles édifiées entre masculin et féminin. Mais il y avait une autre frontière que je voulais abattre, celle des genres cinématographiques. Je voulais mêler érotisme et polar, expressionnisme et chansonnettes, reportage et sophistication…

Si je devais mettre un seul nom sur ces deux films, je dirai « la fuite » La fuite considérée comme une errance, comme une exploration hors des rails imposés par les sociétés, une nécessité pour être ici mais « hors des cadres imposés ».

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| Techniquement, il est encore possible aujourd’hui de tourner de tels films, peut-être encore plus facilement, seulement, j’ai l’impression que très peu de jeunes cinéastes ont envie de ça. Et je pense qu’il y a là-dedans beaucoup d’autocensure. Je regarde chaque années des tonnes de premiers films, des longs, des courts, et je constate souvent que ce sont beaucoup d’œuvres “calibrées” (en terme de thèmes, de “genre”, etc). Partagez-vous ce constat ?
Et si oui, qu’est-ce qui a été selon vous perdu en cours de route ?

Je ne vois pas beaucoup de films, je travaille beaucoup à écrire, à peindre, à dessiner et aussi je continue mes tournages et mes montages. Cependant, avec les films et vidéos actuels, je suis frappé par le manque d’ambition, non seulement dans les thèmes abordés, mais aussi dans la facture elle-même. Il y a bizarrement dans les films des jeunes gens que je visionne une sorte de vieillesse. L’année dernière, alors que j’étais occupé à Paris, la ville de Sedan a projeté deux de mes toutes récentes courtes vidéos, j’ai obtenu de nombreuses réactions qui, toutes sans exceptions, mettaient l’accent sur « l’étonnante jeunesse de (mes) inventions ». Inutile de dire que ces réflexions m’ont laissé un goût amer.

Qu’est-ce qui s’est perdu ? - L’invention. Je suis, je crois, d’une génération où l’on croyait à l’utopie, en tout cas on voulait y croire. Nous n’aimions pas vraiment le monde tel qu’il était, alors, on en inventait un autre. Aujourd’hui, mis à part le miroir aux alouettes de la religion, il y a du désarroi et rien n’est moins artistique que le désarroi.
Curieusement, c’est comme si l’esprit avait laissé la place au corps, car on trouve une grande invention dans les arts chorégraphiques, hip-hop et autres danses contemporaines. Quand on est contraint à l’aphasie, c’est le corps qui répond.

| Racontez-nous l’histoire de cette ressortie. Comment l’accueillez-vous ? De manière amusée ? Providentielle ?

Grâce à Jean-Pierre Bastid (metteur en scène et écrivain qui avait diffusé des extraits de La Femme Bourreau dans le cadre de sa carte blanche à la Cinémathèque baptisée ‘Cinéma & Anarchie’, ndr), j’ai pu rencontrer Grégory Alexandre et Francis Lecomte (Luna Park Films) à un moment où mes vieux films étaient totalement oubliés, moi-même je n’en parlais jamais. Parallèlement, les Archives Françaises du Film (CNC) ont découvert un de mes court-métrages de 1967.
Ça m’amuse et c’est plus que ça. J’ai, me semble-t-il, toujours imaginé, qu’un jour quelqu’un mettrait le nez dans ces pellicules vieillies.

| Depuis combien de temps n’aviez-vous pas revus ces deux films ?

Je pense qu’il faut remonter à 1970.

| Vous avez traversé les années 60 où vous avez tourné ces films très libres qui ressortent aujourd’hui, les années 70 où vous avez surtout réalisé des films avec le collectif Cinélutte, avant de traverser les années 80 et 90 en réalisant surtout des documentaires pour France 2, TF1 et Arte.
Ma question est un peu vaste, mais quel regard portez-vous sur la France en regard de votre parcours ? Qu’est-ce qu’il raconte selon vous sur ces cinquante années d’histoire française ?

C’est une question pour archéologues (l’archéologie était mon premier dada). Avant Cinélutte que j’ai créé en 1972, j’ai été membre fondateur du groupe Arc en 1967. De 1979 à 2007, j’ai travaillé pour TF1, France 2, France 3, Arte, TV5 Monde etc. J’y ai réalisé quatre courtes fictions regroupées sous l’intitulé La Folie Ordinaire, puis une autre fiction Le Séducteur et enfin Pierrot le Loup. Mes autres réalisations, assez nombreuses, ont été des documentaires que je n’ai pas seulement tournés en France, mais dans le monde. J’y ai touché à des thèmes aussi variés que le chômage, le rire, la paysannerie, la psychanalyse, l’histoire, la peinture, la littérature etc. C’est dire que je ne suis spécialiste de rien, j’ai plutôt picoré ici et là plutôt qu’approfondi une seule question. En vérité, je ne me suis jamais focalisé sur la France. Il faut dire que j’ai une seconde patrie, la Tunisie, mais comme ma mère était Italienne née et ayant vécu à Genève, j’ai une vision en large focale de ce qui peut se passer alentours. Donc, après cinquante années, je suis frappé par un paradoxe. D’une part, il y a une extraordinaire et enthousiasmante avancée technologique, un progrès qui, certes, comprend certains dangers, mais qui est prodigieux. Et d’autre part, un recul évident des idées et des pratiques. Dans les années cinquante, nous pensions que les religions allaient mourir doucement (je ne parle pas de l’idée de Dieu ou des dieux, je parle des rituels, du droit, de ces fétichismes de la pensée), on pensait que les guerres seraient rares et laisseraient leurs fronts à d’autres combats sans meurtre et sans sang. C’est ce tremblement entre le progrès et la régression qui me semble marquer ces années que j’ai traversées.

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| Qu’est-ce qui vous inspirait au moment où vous avez réalisé “La Femme Bourreau” et “Tristesse des anthropophages” ?

J’ai déjà dit deux ou trois mots à ce propos, je reviendrai sur ces questions un peu plus loin. Ce que je peux dire ici, c’est que je ne me sentais pas inspiré, mais plutôt aspiré par une nécessité, la nécessité de jeter sur l’écran des turbulences que je ne pouvais ni dessiner, ni même écrire. Il s’agissait de films improvisés, en grande partie, j’étais comme un musicien de jazz qui invente au fur et à mesure de la cession à partir d’un thème.

| Dans ces deux films, je retrouve à la fois le surréalisme de Buñuel, le vitalisme exalté de Pasolini, et (j’espère ne pas dire de bêtise) la cocasserie des films de Jean-Marie Van Belle, qui donne au final quelque chose très personnel, à la fois saugrenu et très sérieux, entre poésie, absurdité et métaphysique. Vous sentez-vous proche de ce portrait ?

Quand j’ai réalisé Tristesse des Anthropophages, Pasolini n’avait pas encore réalisé de films. Et pourtant je me suis retrouvé avec lui (sans jamais le rencontrer) dans une certaine fraternité. Dans mon approche du cinéma, j’étais plutôt seul. En réalité, c’est comme si j’avais deux caméras, l’une tournée vers le réel et qui était une caméra militante et l’autre qui était plutôt dirigée vers les coulisses du monde, dans les caves et les greniers, dans l’inconscient. Mais pour chacun de mes exercices, je ne pouvais pas m’empêcher à la fois d’être terriblement concentré et sérieux et à la fois spectateur d’une farce qui se jouait devant moi. Alors oui, farceur et sévère, comme le serait un poète oscillant entre absurdité et métaphysique

| Vous êtes contemporain de tout un tas de cinéastes aux univers très “libres” et personnels, Jean Rollin, Jean-Louis Van Belle, Georges Franju. Quels cinéastes (ou aspirants cinéastes) français fréquentiez-vous à cette époque ?

Jean Rollin était un de mes meilleurs amis. Nous n’avions pas les mêmes goûts, mais lui et moi nous étions comme deux enfants lâchés dans un monde hostile. L’un et l’autre, nous travaillions dans une institution d’état aux Actualités Françaises (l’ancêtre du journal télévisé qui passait dans les salles). Il était monteur-son, j’étais monteur-image.
Les cinéastes me faisaient peur, car pour faire du cinéma, il fallait de l’argent et pour avoir de l’argent, il fallait être dans le système et ce système m’effrayait. Je n’ai jamais habité la maison des cinéastes, j’étais leur voisin.
L’Âge d’Or de Bunel m’a précipité dans le désir de faire des films. J’ai subi l’influence de l’expressionisme allemand, de Fritz Lang en particulier, et de la nouvelle vague, pas de la nouvelle vague en général, de Godard surtout. Godard qui me donne de la force, qui est un inventeur sans précédent. En littérature, c’était surtout les poètes et Henri Michaux en particulier qui alimentait mes divagations. En peinture, j’aimais par dessus tout Picasso avec un goût prononcé pour Matisse, Gauguin, Bonnard.
Ça, c’était avant. Je continue.

Actuellement, je suis en train de réaliser un long-métrage de fiction Fragments de l’Histoire du Monde, tout seul, dans mon coin, unique technicien accompagné par des comédiens bénévoles dont Claude Merlin qui était le héros de La Femme Bourreau. Pour mon travail, il faut que je mette en avant Bernard Letrou, héros de Tristesse des Anthropophages, Gérard de Battista, directeur de la photographie de Tristesse des Anthropophages et La Femme Bourreau, Mireille Abramovici qui me soutient depuis 1967 et aujourd’hui, ma fille Julie Bonan qui me donne force, courage et joie.

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& pour clore le sujet, un rapide entretien avec Francis Lecomte de Luna Park Films, grand maître d’oeuvre de l’exhumation de ce lot de pelloches inouïes.

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La Femme Bourreau (projeté avec Tristesse des anthropophages) est la première sortie de Luna Park Films. Un double programme signé Jean-Denis Bonan est un choix très fort en terme d’identité. Bien que vous n’ayez distribués que deux films, comment définiriez-vous un film estampillé Luna Park ?

Dans un premier temps, nous pensions seulement éditer un DVD regroupant plusieurs films de Jean-Denis Bonan. Puis l’idée d’une première présentation en salles s’imposa comme une évidence car nous gardions à l’esprit que ces films avaient été conçus, il y a près de 50 ans, pour être confrontés au public, fut-il hostile !

Dans le cas de Tristesse des Anthropophages, le comité de censure, se substituant à tous, empêcha la possibilité-même d’une telle confrontation. Ce fut une conséquence et non un choix délibéré du cinéaste qui avait produit, en très grande partie sur ses propres fonds, les deux films en question.
Finalement cet outil, Luna Park films, a été créé pour distribuer, éditer (et dans une certaine mesure co-produire) ce genre d’œuvres nées d’esprits libres… Des films qui pour divers raisons sont tombés dans les oubliettes de l’histoire du cinéma, et qui tels des fantômes hantent le château-fort d’une cinéphilie finalement bien conventionnelle…

Et comme nous sommes de farouches adeptes de la non-spécialisation, nous envisageons de distribuer par ailleurs des films récents d’un tout autre genre.

Comment s’est fait la rencontre avec le travail de Jean-Denis Bonan ?
Grâce à Grégory Alexandre qui avait lui-même assisté à une présentation, organisée par Jean-Pierre Bastid, des films de Bonan. Alexandre écrivit ensuite un article sur La Femme bourreau (publié dans le dictionnaire du cinéma érotique et pornographique français dirigé par Christophe Bier). Finalement, Grégory Alexandre me contacta et me remit les copies vidéo de Tristesse des Anthropophages et de La Femme Bourreau, avec l’accord de Jean-Denis Bonan.
Les membres de Luna Park Films ont unanimement aimé la liberté de ton des premiers films de ce jeune cinéaste des années 60, le caractère insolite et unique de ses œuvres relativement à l’époque qui les avait vu naître. Mais le moment décisif fut la rencontre avec Bonan, artiste sans amertume, réellement disponible et enthousiaste à l’idée de reprendre ce projet vieux de 45 ans.

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Pourquoi ressortir ces films maintenant ? Est-ce due à la découverte de nouvelles copies ? Racontez-nous un peu l’histoire de cette miraculeuse ressortie.

La femme bourreau n’existait qu’à l’état de prémontage en double bande 16 mm. Il a fallu numériser le film en H.D afin d’en achever le montage (avec la complicité de Mireille Abramovici) et de le restaurer partiellement. LPF a financé la post-production finale, le sous-titrage en anglais, le DCP, réalisé une bande annonce, une affiche etc… et contacté l’équipe du LUFF !

Quant à « Tristesse des anthropophages », nous avons rencontré les responsables des Archives françaises du Film qui ont accepté de restaurer 4 des courts métrages du cinéaste. La restauration (en cours) de Tristesse des anthropophages n’a été rendue possible qu’après la levée de l’interdiction qui frappait le film.

Dans le contexte actuel, la fin du 35mm et l’arrivée du DCP vous semble t-il favoriser l’émergence de structures telle que la vôtre, donc l’exhumation d’œuvres “oubliées” ?

Avant tout, reste posée la question de la conservation des films argentiques, et celle de la disparition des laboratoires. Pour les œuvres singulières, l’implication financière d’institutions liées à la conservation des œuvres cinématographiques reste primordiale (car les coûts peuvent s’avérer dissuasifs)…

Pour Luna Park films, la numérisation, préalable à l’exploitation en DCP, s’inscrit dans une perspective de diffusion plus étendue : édition, TV… etc, en France et dans le reste du monde. Sur ce point, les possibilités de versions linguistiques multiples que permet le DCP sont très intéressantes.
Pour ma part, j’ai déjà commencé - via un travail d’édition de films - à l’exhumation d’œuvres oubliées, rares et/ou inédites (Pierre Clémenti cinéaste, les documentaires d’Imamura, des films et documents surréalistes inédits…etc).

Il reste encore pas mal de films de Jean-Denis Bonan à sortir de l’ombre, surtout des court-métrages, avez-vous prévu de travailler le reste de sa filmographie ? peut-être pas en sortie salle mais au moins en DVD ?

Une édition reprenant 4 autres CM est prévue pour 2015 (accompagné d’un entretien-portrait de J-D Bonan). Le futur DCP de Tristesse des Anthropophages sera accompagné de sous-titres anglais.
Courant 2015, nous aimerions organiser une rétrospective partielle des films de Bonan, et pourquoi pas à la Cinémathèque française.

Toutes les photos utilisées pour illustrer ces deux entretiens sont extraites de La Femme Bourreau (Jean-Denis Bonan —1968).

LUNA PARKS FILMS

BOOKHOUSEBOYS#34 | PACÔME THIELLEMENT | JONATHAN BOUGARD

Qui de mieux pour ré-ouvrir cette nouvelle saison des Bookhouse Boys  que les deux auteurs du dernier livre que vous venez de publier ?

Pacôme Thiellement & Jonathan Bougard sont les deux feuilletonistes des ‘Cinq Livres du King’, un travail littéraire et graphique réalisé sur une dizaine d’année et récemment compilé par nos soins. « Une œuvre pop et alchimique dans laquelle bouillonnent les influences hybrides de J.J. Abrams, René Guenon, Borges et South Park », hey, c’est pas moi qui le dit, c’est la quatrième de couv’ !

Je vous rappelle les dates des deux vernissages du livre que nous vous avons concoctés :
> à Paris le dimanche 12 octobre à 17h au Monte-en-l’air
71 rue de Ménilmontant / 2 rue de la Mare, 75020 Paris
 > à Lyon le mercredi 15 octobre de 18h30 à 20h au Bal des Ardents
17 rue Neuve, 69001 Lyon
En espérant vous y croiser !

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| On trouve quoi comme nouvelle acquisition dans votre bibliothèque ?

Pacôme : Les deux énormes volumes de A plus haut sens de Claude Gaignebet, sa thèse consacrée à l’ésotérisme de Rabelais ; Le Mathnawi de Rûmî en édition intégrale ; Essai sur la confrérie religieuse des Aissaoua au Maroc de René Brunel ; Nowhere to Run de Gerri Hirshey ; Poèmes choisis de e.e. Cummings ; La Fabrique des Monstres – Les Etats-Unis et le Freak Show (1840-1940) de Robert Bogdan ; une biographie romancée assez cheap de Sir Basil Zaroff ; un livre sur Maurice Fourré ; plusieurs livres sur Bourges ; Acting in the Night de Alexander Nemerov ; le Murnau de Lotte Eisner ; Mille ans d’histoire des tsiganes de François de Vaux de Foletier.

JonathanPour répondre a ta première question je n’ai pas de bibliothèque. Je n’en ai plus depuis que je vis en Polynésie. Ça va bientôt faire dix ans. Il reste quelques cartons de bandes dessinées en Bretagne chez mes parents. Ça prend de la place et il faudrait que je revienne liquider le stock. Il y a des éditions originales de Tintin entre autres choses de valeur dans le lot. J’étais un jeune collectionneur. Minéraux. Monnaies. Statuettes. Antiquités. Parchemins et vieux livres reliés en cuir… Toute la collection des Mickey parade nouvelle série. Ça remplissait déjà une bibliothèque conséquente. Donc ma bibliothèque est dans des cartons de dix ans d’âge. Et c’est la bibliothèque d’une autre vie. J’aurais du mal a remettre le nez dedans.

| Quel livre marquant avez-vous découvert à adolescence et que vous possédez toujours ?
Pacôme : J’ai toujours ma collection d’albums de Philémon ; The Real Frank Zappa Book et le faux scénario de Them or Us vendus par correspondance par Barking Pumpkin ; mon livre de poche corné bleu ciel de Rimbaud ; les deux volumes de la société coopérative Editions Rencontre (Lausanne) de L’Idiot acheté dans un libraire d’occasion à Vevey avec un polaroïd du précédent acquéreur représentant la maison de Dostoïevski à Florence.

JonathanHé bien aucun. Et je ne préconiserais à personne la lecture d’un de ces mauvais livres qui ont marqué mes jeunes années. Si j’arrivais a m’en souvenir… C’est loin tout ça…

| Sans égard pour sa qualité, lequel de vos livres possède la plus grande valeur sentimentale, et pourquoi ?
Pacôme : L’édition de 1981 de Major Fatal de Moebius aux Humanoïdes Associés – seul livre que j’avais avec moi au Caire en août 1987, lors du décès de mon grand-père.

JonathanL’édition originale de Tintin au pays de l’or noir avec le personnage de Salomon Goldstein. Qui a disparu des éditions suivantes.

| Vous prêteriez lequel de vos livres à quelqu’un que vous voudriez séduire ?
Pacôme : Le plaidoyer d’un fou de August Strindberg ; Sexe et caractère de Otto Weininger.

JonathanPour séduire quelqu’un je ne lui préférais certainement pas un livre. Je lui proposerais plutôt un milk-shake ou une ice cream… Si ça devait vraiment être un livre, ça en serait un que j’aurais trouvé. Il faut s’en remettre au sort pour ce genre d’actions. Mais plutôt un beau livre avec de belles images. Jamais un livre qui raconte une histoire des autres… Et je donnerais le livre. Prêter un livre ça relève de la manipulation mentale… Je donnerais un beau livre d’images.

| Que trouve t-on comme livres “honteux” dans vos rayonnages ?
Pacôme : Des paquets de livres new age ou occultistes très cheap parmi lesquels : Le mystère John Lennon de Lee McLaren ; Le Monde perdu de l’Agharta de Alex MacLellan ; l’autobiographie de Cathy O’Brien L’Amérique en pleine Transe-formation ; J’ai été le cobaye des extraterrestres de Jean Miguères et des livres sur le message secret d’Elvis. 

JonathanC’est quoi déjà un livre honteux ?

| Quels livres avez-vous hérité de vos proches ?
Pacôme : J’ai piqué à mes parents leurs éditions de L’écume des jours de Boris Vian, Nadja et Les Pas perdus de André Breton, une Pléiade Shakespeare en 2 volumes, enfin L’Aleph, Discussion et L’Auteur de Jorge Luis Borges dans les volumes jaunes aux titres verts de la collection « La croix du Sud »… Mais je ne suis pas sûr qu’ils étaient totalement OK !

JonathanQuelques amis écrivains m’ont offert leurs livres. Mes proches n’ont jamais lu.

| Le livre que vous avez le plus lu et relu ?
Pacôme : La Baghavad Gîtâ.

Jonathan : Les aventures de Huckleberry Finn. De Mark Twain. Une belle histoire. 

| Le livre qui suscite en vous des envies d’autodafé ?
Pacôme : N’importe quelle merde de Biyatch Hell, Pascal Bruckner, Caroline Fourest ou un recueil de chroniqueur politique quelconque. Mais ma perversion fait que, quand bien même je me rends compte du mal qu’ils produisent, j’ai une fascination totale pour leur extrême nullité et je peux rester des heures à les contempler.

| On vous propose de vivre éternellement dans un roman de votre choix, vous optez pour lequel ?
Pacôme : Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien de Alfred Jarry.

| Quel est l’incunable que vous rêvez de posséder, votre Saint Graal bibliophilique ?
Pacôme : Le Testament de la fille morte de Colette Thomas.

| Au bout d’une vie de lecture, et s’il n’en restait qu’un ?
Pacôme : Le Livre des morts égyptien – parce qu’il faut réviser avant de partir !

LES CINQ LIVRES DU KING | LE FEU SACRE

KISS KISS MY ASS

Cher ami,
Tu m’excuseras d’abord de rentrer directement dans le vif du sujet : pour monter Le Feu Sacré, je me suis bouffé pas mal de missions d’intérim de merde et de jobs pourris. Et ce pendant un certain nombre d’années. C’était peut-être frustrant de prime abord, mais ça m’a surtout  permis de laisser mûrir le projet à son rythme, de tester la profondeur de ce désir d’éditer. De longs mois durant lesquels j’ai patiemment économisé de ma poche chaque centime qui m’a servi à éditer mes trois premiers livres. Je ne dis pas ça pour me vanter, hein, et encore moins passer pour un ‘super-héros de la classe ouvrière’, puisque c’est quasiment le seul modèle que pratiquent les gens que je respecte autour de moi.

Ainsi, je ne pense pas ne parler qu’en mon nom quand je te dis que oui, en effet, j’avoue, ça m’emmerde quand tu te pointes avec ton ‘Kiss Kiss Bank Bank’ en réclamant à la face du monde des sous pour ton ‘super projet’ que tu veux réaliser ‘tout de suite-maintenant’ et dans lequel tu n’as pas prévu d’investir un seul putain de peso.

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Ah, qu’entends-je ?
Ta participation au projet, ça sera l’énergie que tu vas y mettre ? Tu me rassures, j’ai cru qu’il allait falloir en plus que j’écrive les articles de ta revue, que je me coltine les dessins de ton futur film animé, ou encore que je ponde les vers de ton prochain livre de poésie.

Désolé, mais ça tombe sur toi. Ça fait un moment que je voulais te le dire, à toi et à tous tes amis : j’en ai un peu marre de vous, qui avez de grands projets avec l’argent des autres.
Ne te méprends pas, je trouve que le ‘crowdfunding’ est au fond une noble idée. Pour boucler un budget quand l’argent vient à manquer, par exemple. Seulement, toi et tes amis, qui créez tout de go une campagne ‘Ulule’ ou ‘KissKissMyAss’ dès que vous avez un embryon d’envie ou d’idée, dévoyez purement et simplement la notion même de souscription.
Comment le dire plus simplement : je trouve ça vraiment odieux de se pointer avec une simple idée en espérant que les autres voudront bien mettre la main à la poche. L’équation est simple. Si tu n’es pas prêt à sacrifier ton argent pour que ton projet existe, ne te fatigue pas : c’est que ton projet ne vaut rien.

Mais après tout, c’est peut-être moi qui suis un idiot à camper sur mes valeurs à la con de sacrifice, de mérite et de souffrance. On dit souvent des gars comme moi qu’ils n’ont « pas su se libérer de leur héritage judéo-chrétien ».
Peut-être.
Moi j’appelle juste ça Ne pas être un goujat 2.0.
Dans le monde d’avant, on appelait ça « avoir du savoir-vivre».

AURELIEN LEMANT AU PALAIS DES DEVIANTS

Le Palais des Déviants, c’est un podcast animé par Laurent Queyssi (scénariste & romancier publié chez Actu SF, Les Moutons Électriques) et Etienne Barillier (auteur de plusieurs ouvrages chez Actu SF & grand maître d’oeuvre de Dickien.fr) depuis 2009, où ont été passés au grill des personnalités aussi diverses que Nicolas Beaujouan (auteur de ‘Geek, la revanche’), Jérôme Vincent (Actu SF) ou encore Roland C. Wagner (R.I.P.).

Aussi, au vue du casting, j’avoue ne pas avoir été très surpris quand Aurélien Lemant m’a annoncé qu’il venait d’être élu 21ème invité du Palais des Déviants. Durant 1h20, il est donc question de Philip K. Dick — évidemment , du Culte de l’Huître Bleue, maus aussi de Robert Johnson, Grant Morrison ou encore Maurice Dantec.

Le podcast est écoutable/téléchargeable ici-même !

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Crédit photo | Maxime Catella

LES CINQ LIVRES DU KING | LE 12 OCTOBRE 2014

'Les Cinq Livres du King' de Pacôme Thiellement & Jonathan Bougard sortira officiellement le 12 octobre 2014. En attendant, Le Feu Sacré vous propose de pré-commander le livre et vous offre à cette occasion les frais de port, une carte ‘giclee print’ limitée à 52 exemplaires — sur laquelle figure un dessin inédit de Jonathan Bougard —  ainsi qu’un ‘magnet d’orientation spirituelle' !
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Deux vernissages du livre auront également lieu :
- à Paris le dimanche 12 octobre à 17h au Monte-en-l’air
71 rue de Ménilmontant / 2 rue de la Mare, 75020 Paris
- à Lyon le mercredi 15 octobre de 18h30 à 20h au Bal des Ardents
17 rue Neuve, 69001 Lyon

Pré-commander ‘Les Cinq Livres du King’

S’EN FOUT DE L’UNIVERS CONNU #03 | JOURNAL FRAGMENTAIRE & DÉRISOIRE

Mercredi 2 juillet 2014 | Capitale de la République Mondiale du Néant

Gabriel Garcia Marquez à l’honneur d’Une vie, une œuvre. Vers le milieu du programme, les invités évoquent ses années Parisiennes, période de vaches maigres puisque venu en France afin de devenir correspondant Argentin pour Le Monde avant de se faire mystérieusement remplacer.
Gustavo Guerrero (enseignant en histoire culturelle et littéraire de l’Amérique latine & responsable du domaine hispanophone chez Gallimard) évoque alors une certaine “Madame Lacroix” qui logea gratuitement Marquez durant une année entière (avant d’aider de la même manière Mario Vargas Llosa quelques temps plus tard). Une archive est diffusée : « Il faut laisser leur chance aux gens. A moi on m’a toujours laissé ma chance », dit cette brave madame Lacroix.

Gustavo Guerrero parle ensuite de ces hommes et femmes venus « en Europe comme un voyage initiatique qu’ont pratiqué beaucoup d’Américains du nord et du sud (…) à la recherche d’une certaine modernité (…) à la recherche de la Capitale de la République Mondiale de l’Être »
Cette solidarité, conclut-il, c’était « l’esprit de la France d’après-guerre (…) On a beaucoup de récits de latino-américains qui en parlent, notamment Julio Cortazar qui a beaucoup raconté cette générosité des gens qui ont rendu plus humains les rapports entre la ville et les gens ».

Tout cela sonne comme le lointain écho d’un monde définitivement enterré. “Donner sa chance”, “Solidarité”, “don de soi”, autant de mots et d’expressions que les classes populaires partageaient et qui sont devenus l’apanage d’une poignée de gens de gauche ; une sagesse commune devenue la conscience d’aucuns.
Et puis que dire de ce “Paris, Capitale de la République Mondiale de l’Être" ? Quelle image sublime qu’on peut chercher jusqu’à en user ses semelles dans ce Paris d’aujourd’hui, muséifié, festivisé, Forum-des-Hallisé — raide-mort — à l’exception de deux/trois âmes et d’une poignée d’endroits.

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Vendredi 4 juillet 2014 | Le ciel des bleus

20h. J’écoute l’Ode à la joie & savoure le non-bruit des klaxons.

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Samedi 5 juillet 2014 | Norlande

En ce moment, je lis tout en vrac, par petits bouts, dans n’importe quel sens, sans aucune logique. Le journal de Witold Gombrowicz, Mars de Fritz Zorn, le journal d’Abellio. Le seul livre que je suis parvenu à lire d’une traite c’est le Norlande de Jérôme Leroy, et c’est un livre pour ado. Dois-je m’inquiéter de mes facultés de concentration ?
En ouvrant ce livre, j’ai cherché à vérifier si Leroy a réussi à faire avec le “roman jeunesse” ce qu’il a réalisé avec le roman noir en écrivant Le Bloc. La réponse est oui. On reconnait un grand écrivain à la capacité qu’il a à s’adapter à son lectorat, à répondre aux attentes du genre et du public ciblé tout en imposant ses propres exigences stylistiques et thématiques. Le Bloc est un pur roman noir sur l’extrême-droite française, mais raconté du point de vue de l’adversaire. Pour comprendre ces personnages, il faut littéralement se glisser dans leur peau. L’expérience est troublante car extrêmement bien documentée et génératrice d’une grande empathie à l’égard de l’Ordure. Il s’agit donc de démonter les mécanismes de l’idéologie xénophobe en l’intégrant en soi, la dénoncer avec intelligence, sans avoir pour autant en passer par le roman dit engagé. Et il fallait bien un romancier communiste amoureux de la bonne littérature française — celle de droite — pour parvenir à un tel résultat.

Norlande parle d’un sujet sensiblement le même, mais en décalant l’action dans un autre pays, et l’abordant d’un autre point de vue. Le livre s’inspire du massacre d’Utoya par Anders Behring Breivik. Leroy parle des problèmes posés aux social-démocraties d’Europe du Nord, du retour de la pulsion fasciste, d’engagement politique, de violence, de la perte de l’innocence. On voit bien à quel niveau d’exigeance Jérôme Leroy place la littérature — qu’elle soit ou pas jeunesse —, à quel point l’auteur ne considère jamais comme optionnelles la curiosité et l’intelligence de son lecteur.
Concernant Norlande, pas question de se placer du point de vue du Mal, en revanche. Leroy savait au moment de rédiger ce livre ce qu’il peut y avoir d’insoluble et d’ouvertement obscène dans ce geste, et laissera à Laurent Obertone le loisir de foncer droit dans le mur avec cette démarche (Utoya, Ring, 2013). Le récit de Jérôme Leroy, lui, travaille plutôt le portrait d’une adolescente rescapée du massacre rongée dans sa chair et sa conscience par la culpabilité du survivant. Ce livre est son journal de convalescence, un roman épistolaire à sens unique, écrit à sa correspondante française, qui n’est personne d’autre que le personnage de La Grande Môme, son précédent roman pour ados qui parlait, lui, d’idéalisme et de lutte armée… Autant dire qu’on lui est reconnaissant de ne pas baisser les yeux quand notre sale époque le cherche du regard.

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Lundi 7 juillet 2014 | This is 40

J’ai 40 ans. Voilà, c’est fait.
Pour ma midlife crisis, j’achèterais bien une Porsche avant de quitter ma vieille épouse pour une belle et jeune fille, le souci, c’est que je déteste conduire et que je n’ai pas eu besoin de tout abandonner pour vivre avec une jeune et belle femme.
Pour ma crise de la quarantaine, je m’offre donc une nouvelle collection de livres co-dirigée avec Alain Jugnon. J’y reviendrais.

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Mardi 8 juillet 2014 | L’élite est entrée sans prévenir

La culture générale.
Quand j’étais gamin, j’en manquais terriblement.
Quand j’étais gamin, on me répétait tout le temps « si t’en as pas, t’es mal barré dans la vie ». J’en ai longtemps fait qu’à ma tête, avec ces recommandations, jusqu’au jour où je me suis rendu compte qu’avoir de la culture G., c’était pas un truc optionnel, c’était juste le minimum syndical pour être un homme à peu près sortable.
Mais ça, c’était avant. J’ai un peu de mal à situer le moment où la “culture générale" a été rebaptisé "culture d’élite" par toute une nouvelle génération. C’est cette chronique du dernier EP de Lucio Bukowski qui me rapporte à ces pensées. Si j’en crois l’auteur de ses lignes, son rap est “élitiste" car l’auteur y parle pêle-mêle de Rembrandt, de William Saroyan, d’Héraclite, de Pink Floyd, du Christ ou encore de Prométhée, que son style est "pédant”, et que comprendre ses textes “nécessite une culture encyclopédique”.

« Les curés libéraux ont révisé les psaumes,
Ils ont même appris aux pauvres à mépriser les pauvres »
disait L.B. dans Les faiseurs d’illusions sortent des lapins morts de leurs chapeaux. Poussons le vice jusqu’à dire qu’ils ont également appris aux classes populaires à mépriser la connaissance, à leur faire accepter l’idée qu’elles n’étaient bonnes qu’à avaler la culture de masse.
Élitiste ? Nous parlons bien d’un artiste issu du peuple, utilisant une musique populaire dans le but de partager son amour pour un certain nombre de figures issues du réservoir du grand savoir commun. On est vraiment dans l’inversion des valeurs la plus complète. Car quand bien même ces références seraient issues d’une prétendue culture bourgeoise, au nom de quoi il serait interdit d’y toucher ? Souvenons-nous de la manière dont les punks à la fin des années 70 se réapproprièrent la figure de Beethoven via leur fascination pour Orange Mécanique. Et ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres.
La “culture élitiste “est une pure invention, seuls existent différents modes d’approche et de réappropriation des pratiques et des créations humaines. Ces auteurs, ces livres, ces films, ces peintures ; ces références sont à nous, bordel, citons-les, transformons-les, faisons-les parler, réapproprions-les nous, intégrons-les à nos panthéons personnels, faites-leur prendre l’air, faisons notre travail de transmission en tant qu’artistes, éditeurs, journalistes ou simples amateurs, et ne laissons surtout pas l’ennemi coloniser notre langue et nous faire douter de nos pouvoirs d’alchimistes.

(F.T.)

VOYEURISME ET VOYANCE | COSMÉTIQUE DE LA DÉESSE POSTMODERNE

UNDER THE SKIN | JONATHAN GLAZER
par Arthur-Louis Cingualte

« Avivant un agréable gout d’encre de Chine une poudre noire pleut
doucement sur ma veillée. – Je baisse les feux du lustre,
Je me jette sur le lit, et tourné du côté de l’ombre
je vous vois, mes filles ! mes reines ! »
Arthur Rimbaud, Illuminations

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Scarlett Johansson dans Under the Skin ressemble plus à Scarlett Johansson que Scarlett Johansson elle-même.
Il est bien entendu inutile de préciser que lorsque l’on invoque une véritable Scarlett  Johansson, c’est à son image que l’on songe. Qu’est  ce  qui  en  ce  monde  existe  vraiment  si ce n’est ce qui n’est pas de ce monde ? s’interroge très justement – et de la même façon que Jonathan Glazer - l’auteur italienne Cristina Campo. Quels sont les termes de l’altérité que dissimulent les images ? Quelle réalité dissimulent-elles ? La cosmétique de représentation de Scarlett Johansson est le véritable sujet d’Under the Skin. La célébrité astrale de l’actrice est la condition indispensable au propos ésotérique du film ; elle est l’appareil par lequel l’inconscient du spectateur est contaminé, renversé, projeté ailleurs. Scarlett Johansson est de ces déesses - passées avec la modernité de la prière au fantasme - dont le corps n’a de réalité que dans sa représentation. Ce sont des myriades de désirs qui dessinent sa figure et orchestrent son attitude. La fièvre érotique qu’elle inocule à chacun de ses voyeurs n’a été, en effet, qu’un très court temps - celui de sa toute première modélisation dans le plasma de nos écrans – passive.
Offerte à tous les regards mais à jamais impossédable comme les odalisques peintes par les orientalistes, son environnement, si il est alternatif, est bien réel : c’est celui qui laisse entrevoir la coulisse, l’outre-scène. En effet le télescopage incoercible de son motif restitue les modalités d’une expérience subjective qui favorise l’articulation du regard voyeur – comme la déesse primitive, son icone ou sa peinture, à la faveur d’un dispositif sacré et fantasmatique, elle peut être observée par la multitude mais toujours son vertige conviendra à une expérience individuelle. Devant son motif chacun est convaincu d’être son unique Pygmalion. Là réside son prodige mais aussi son ensorcelant abîme. La femme qui s’offre au spectateur comme un tableau composé à jamais est, pour un esprit contemplatif, le plus grand des dangers  prévient l’admirable poétesse Djuna Barnes. L’image de la déesse est un péril dont on peine souvent à mesurer la menace : elle se nourrie du désir sans jamais le satisfaire ; elle est sa matrice mais aussi son leurre et sa fin sans cesse renouvelée.
L’image photographique, comme avant elle la peinture, est une technique de représentation si vraisemblable qu’elle constitue - lorsqu’elle est multipliée, que sa forme est transcendée et que son objet est transfiguré en direction du désir, qu’il tend à l’illusion du charnelle - une toute nouvelle peau.

Si on ne connaît un individu que par les représentations que les autres – et lui-même – en font, imaginez les canyons galactiques, les distances folles qu’élaborent les images de la star pour situer au spectateur sa pure divinité. Plus encore qu’un cosmos entier c’est un renversement des mondes que sa présence magique élabore. Son poison, son parfum entêtant permet alors, tirant rideaux et voiles, de passer de la scène à l’outre-scène. Elle réclame une amplification du regard voyeur – sa métamorphose en pure voyance. A cet instant comme le grave William Blake sur la couverture de ses Visions des Filles d’Albion, l’Œil voit plus que le Cœur ne sait.

Un plan fixe : une guirlande de phosphorescences se déplace, suspendue, lentement dans l’aube. Cette vision, malgré l’argument commercial du film, évoque plus quelques insolites étoiles qu’un engin spatial. C’est bien là, prononcée, tout la subtilité d’Under The Skin : il n’y a de parfaitement extraterrestre au commun des mortels que la Star ; la star qui siège, dans les confins de la Californie, juste à l’extrême limite de l’occident, au seuil du cratère des mondes. Comme il l’explique lors d’un entretien réalisé pour les Cahiers du Cinéma, Jonathan Glazer ne fait pas d’énigme quand à cette dimension seconde, ésotérique, de son œuvre : Quand j’ai proposé le rôle à Scarlett, je savais exactement ce que je voulais : elle, déguisée, seule  en  Écosse.  […]  Il  y  a  quelque  chose  de  génial  dans  le  fait  qu’elle  si  réifiée  par  les médias,  transformée  en  objet  médiatique.  Une  star  est  toujours  une  sorte  d’extraterrestre. Les photographies qui multiplient sa figure jusqu’à tenter l’ubique, dévoilent ses courbes capiteuses et son visage sans cesse, dans le détail, maquillé et redessiné, nous le confirment : Scarlett Johansson, sex-symbol, déesse postmoderne est dans l’éther moderne, c’est-à-dire dans l’écran, un espace autonome, parfaitement inaccessible, qui dispose de ses propres limites. Scarlett johansson existe ailleurs. Ajustée aux topiques plastiques modernes - toujours plus bonne que belle, plus inquiétante que rassurante mais tout aussi proche que distante - elle apparaît pourtant bien là, dans la rustique et prolétarienne Ecosse, l’endroit le plus improbable, le plus incommode au monde pour accueillir sa divinité mais le plus pratique pour dissimuler l’éclat de ses milliers de paillettes.

Under the Skin procède à la matérialisation de Scarlett Johansson hors de son support photographique, à son extraction de l’image. Jonathan Glazer à la faveur d’un effet dialectique très éloquent indique très bien ces instants d’entrées de la sortie de l’image - alors que les prétendants de Scarlett Johansson s’enfoncent dans l’espace impénétrable et parfaitement négatif de la pellicule cette dernière, à la faveur d’un épais et lumineux brouillard rencontré sur un pont délaisse la prédation pour la connaissance. Rentrer  dans l’objectif  et  sortir  de  l’image  revient  à  rentrer  dans  la  rétine  et  sortir  de  l’outre-scène.
L’image de l’actrice devient véritablement une peau, elle s’incarne charnellement. Une scène inaugurale dans laquelle Scarlett Johansson subtilise l’apparence de son avatar réel qui cache sa fameuse blondeur sous une perruque brune illustre très bien ce franchissement d’un espace à l’autre.

       

Le dispositif se répète invariablement comme pour démontrer l’uniformité des désirs que sollicite la déesse. Il n’y plus aucune perspective, l’espace est constant, l’actrice recule mais ne s’enténèbre pas, elle laisse tomber un à un ses voiles, se retourne, aguiche mécaniquement et continue, à reculons, d’avancer, alors que son prétendant nu, fakirisé, s’enfonce, sans s’en rendre compte, dans une fange noire à mesure qu’il tente de se rapprocher, qu’il tente de toucher. Plus loin, noyé dans la matière liquide, il sera comme digéré, sa substance et sa chaire propulsées hors de son enveloppe ; dans cet ailleurs inenvisageable et profondément hermétique pour celui que le désir aveugle.

Les prétendants sont comme ahuris par une passion inespérée qui trouve, contre toutes attentes, son objet manifesté. Un personnage se pince même pour bien y croire et ne se réveille pas. Ils subissent le sort de ceux qui s’approchent trop près de la Vérité, de ceux qui ont la prétention de pouvoir lui convenir : ils naufragent. Céline qui en est revenu, détruit, rendu à son unique ombre, le souligne très justement il faut mettre la  peau sur  la  table.  Sinon  vous  n’avez  rien.  Mais plus encore que chez Céline, dont l’objectif était en quelque sorte prométhéen, les prétendants sont absorbés par l’image même de leur désir projeté. Piégés, trop ignorants, ils ne reconnaissent pas la déesse et court-circuitent, incapables de la considérer convenablement, la voyance absolue qu’ils ont furtivement acquise. Elle se retourne contre eux. Leur âme trop faible, trop impure ils ne leur restent plus qu’à s’évanouir dans le néant, cette matière noire qui compose l’écrasante majorité de la substance du cosmos. Ils ont manqué l’étoile. Ils s’agrègent dans l’image même de leur propre désir.

Il est nécessaire, pour celui qui veut restituer un temps la géométrie primitive de, non pas désirer charnellement – même lorsque Scarlett Johansson s’aventure sur les territoires de l’amour, qu’elle se livre à une âme vertueuse, elle demeure impénétrable - la déesse mais de l’aimer. De l’aimer pour son éclatante divinité, pour son étrangeté (dans le premier sens du terme) et surtout de l’aimer pour l’irrévocable distance qui nous sépare à jamais d’elle.

       

Devant  une  neige un Être  de Beauté  de  haute taille. Des  sifflements  de mort  et  des  cercles de musique sourde font monter, s’élargir et trembler comme un spectre ce corps adoré ; des blessures  écarlates  et  noires  éclatent  dans  les  chairs  superbes.  Les  couleurs  propres  de  la vie  se foncent,  dansent,  et  se  dégagent  autour  de la  Vision,  sur le  chantier.  Et les frissons s’élèvent  et  grondent  et  la  saveur  forcenée  de  ces  effets  se  chargeant  avec  les  sifflements mortels  et les  rauques musiques  que le monde, loin  derrière  nous, lance  sur  notre mère  de beauté, - elle recule, elle se dresse. Oh ! nos os sont revêtus d’un nouveau corps amoureux.
L’illumination, intitulée Being Beauteous d’Arthur Rimbaud, cette parfaite préfiguration de la déesse postmoderne, est une voyance qu’elle n’aura pu inciter sous cette peau.

Au terme du film, rendue tout entière à la pesanteur, au bord de l’effondrement, après avoir tenté de se séparer de son image, constaté l’échec de la transmutation du voyeurisme érotique en voyance divine et confrontée à l’impossibilité de son incarnation terrestre, elle est incendiée par son ignoble agresseur.
Il ne lui reste alors qu’à contempler, fascinée, son image éphémère, cette peau qui n’est qu’une cosmétique moderne et superficielle et qui lui est parfaitement extraterrestre.

A cet instant précis, Scarlett Johansson ne s’est jamais autant ressemblé.

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Vénus à son miroir, Diego Velasquez (1647-1651)

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Arthur-Louis Cingualte, né à la Rochelle en 1984,
est l’auteur de courts textes publiés dans la revue
« l’Ampoule » des éditions de l’Abat-Jour et sur la
plateforme d’écriture des éditions F4. Il est
également doctorant et chargé de cours en
histoire de l’art contemporain à l’université
de Poitiers où il achève une thèse sur
l’esthétique du voyeurisme.

S’EN FOUT DE L’UNIVERS CONNU | JOURNAL FRAGMENTAIRE & DÉRISOIRE | #02

Lundi 23 juin 2014 | Faillir mourir d’ennui

Je tente de lire / relire les derniers romans français qu’on m’a récemment offert : “Un dieu, un animal" de Jérôme Ferrari, et "Faillir être flingué" de Céline Minard. L’exercice est intéressant car ce sont souvent des livres que je n’aurais jamais acheté par moi-même et qui me permettent de prendre le pouls de la production contemporaine.
Très vite s’efface le côté ludique de l’exercice. J’ai beau les prendre et les reprendre, ces livres me tombent littéralement des mains. Le Ferrari, tout d’abord. C’est écrit à la seconde personne dans une langue exigeante et poétique. Le problème c’est que chaque phrase semble hurler je-suis-écrit-dans-une-langue-exigeante-et-poétique. Ce n’est pas que le texte soit opaque, il est juste totalement masqué par les intentions stylistiques et l’égo de son auteur. En soi, la totale antithèse du devenir-imperceptible de l’écrivain selon Deleuze. « Oh non, un écrivain ne peut pas souhaiter d’être « connu », reconnu. L’imperceptible, caractère commun de la plus grande vitesse et de la plus grande lenteur. Perdre le visage, franchir ou percer le mur, le limer très patiemment, écrire n’a pas d’autre fin » (“Dialogues avec Claire Parnet”, Flammarion, Paris, 1977).

Le Minard — multiprimé à droite à gauche — est dénué du moindre caractère. C’est un western qui ne parvient jamais à produire la moindre image, aussi faible soit-elle (l’ouest américain, le répertoire est pour le moins abondant) avec des personnages qui peinent à s’incarner dans le récit. Ils sont bien nommés, “Josh”, “Jeff”, “Brad”, “la petite”, mais ne sont jamais vraiment caractérisés, ils ont de vagues fonctions, mais aucune personnalité un tant soit peu épaisse ou palpable. Bref, très vite l’impression que Cécile Minard joue aux cowboys et aux indiens dans son petit pré carré littéraire. Du mal à comprendre ce que la critique et les libraires ont trouvé à ce livre insipide.
Finalement, je referme le livre en retournant à mon à priori premier : lire un western écrit par un(e) Français(e) me semble aussi pertinent que d’écouter un disque de funk joué par des blancs.

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Mardi 24 juin 2014 | Dans mon âme et mon corps

Je continue la rédaction de ce journal en espérant que personne ne le prenne pour une vilaine entreprise narcissique. Je mène simplement une expérience sur moi-même. Une expérience très commune, j’imagine, pour quiconque pratique l’écriture (j’allais dire l’écriture introspective, mais en existe-t-il une autre ?) depuis longtemps, mais à laquelle je n’avais jamais pris le temps de me plier.
L’écriture me met dans une disposition qui me permet d’être plus proche de mes idées, de mes sentiments, de mon intériorité (je précise que je ne publie ici que les fragments les moins intimes de ce journal, et que je ne parle pas que de ce journal). L’écriture est un acte de révélation à soi-même. Quelle idée triviale, déjà mille fois vécue et cent fois racontée, mais qui ne décroit jamais puisqu’elle se renouvelle chaque fois qu’un individu en fait l’expérience. Un peu comme la foi.

Alors que cette pensée m’occupe depuis quelques jours, je tombe ce matin à Emmaüs sur un livre du grand Raymond Abellio dont j’ignorais l’existence. “Dans une âme et un corps”, son journal de l’année 1971. L’ouvrage m’avale dès les premières lignes. Ce livre semble s’être mis sur mon chemin pour me délivrer ce message :
« … un journal (peut) être tout autre chose qu’un registre de sensations irreliées et fortuites, toujours subjectives, mais au contraire la saisie à l’état naissant d’une pensée devenue enfin spontanément cohérente, dans sa prétention immédiate à l’universel (…) Est-il en mon pouvoir de m’emparer du désordre apparent de la vie quotidienne, tant physique que psychique, de la maîtrise par la seule clarté de l’esprit et d’en faire apparaître l’ordre caché ? Et, de ce nouvel ordre, puis-je à chaque fois rendre compte clairement, c’est à dire par le mot, par l’écriture, afin que l’acte, éclairé par la parole, soit encore mieux maîtrisé ? »

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Mercredi 25 juin 2014 | Rendez-nous Malraux, bordel

J’apprends aujourd’hui qu’Aurélie Filippetti prévoit de créer en 2015 une « Fête de la littérature jeunesse », afin de stimuler un secteur « en pleine expansion, en plein dynamisme, toujours plus varié(e), plus riche, plus créati(f) »,« des plus innovants et des plus dynamiques de l’édition contemporaine française ».
Bref, tout va bien pour la littérature jeunesse, soutenons la littérature jeunesse ! A l’heure où d’excellentes maisons d’édition ferment leurs portes (13e Note le mois dernier), à l’heure où le secteur de la poésie est royalement ignoré par absolument la quasi totalité de la chaine du livre.

Mais ce qui me choque dans son discours, c’est la manière dont A.F. agite d’entrée de jeu dans son discours le spectre de la xénophobie pour justifier par je ne sais quel tour de magie ! le bien-fondé « du rôle des bibliothèques dans la cité ».
C’est Jean-Claude Michéa qui disait, je crois, que le racisme est aujourd’hui la menace parfaite que la classe politique et médiatique brandit partout afin de ne pas avoir à nommer le seul vrai problème qui concerne absolument tout le monde, par delà les différences de couleur de peau : la grande casse sociale.
Le racisme, on en parle tellement à tort et à travers que j’ai désormais l’impression que le mot et ce qu’il désigne ont fini par se dissocier, que l’un ne recouvre plus l’autre. Qu’il y a d’un côté le racisme dans toute son immanence, organique, vivant, obscène, et le racisme-chose, cette idée qu’on se fait du racisme, qu’on instrumentalise à tout va, qu’on tord dans tous les sens et qui sert toujours les intérêts de celui qui l’emploie. C’est peut-être la manière la plus dégueulasse de le banaliser.