OSSANG | ENTRETIEN 2011 | PART I | NEW NOISE#4

INTERVIEW F.J. OSSANG
1ÈRE PARTIE
> Interview parue en 2011 dans la revue New Noise,
rubrique Bibliothèque de Combat, par Fabien Thévenot
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Quand je pense à F.J. Ossang, me vient toujours en tête cette citation d’Henry Miller : « La meilleure façon de tuer un artiste est sûrement de lui donner tout ce dont il a besoin ». À Ossang, on a pas donné grand chose. Ses livres connaissent toujours une distribution nébuleuse, ses films sortent en salle en catimini, et les disques de ses groupes (MKB hier, Baader Meinhof Wagen ! aujourd’hui) sortent ou sont réédités sur des labels punks rescapés.
À Ossang, on a pas donné grand chose, mais Ossang a toujours su arracher au monde ce dont il avait besoin. A force de travail, de patience, et d’amour. « Quand on a raté l’histoire, même l’éternité pue », disait le personnage d’Angstel dans son film “Docteur Chance”. Seulement Ossang n’a pas raté l’histoire. C’est plutôt l’histoire qui semble être passé à côté de lui. Who cares ? Quarante ans après la publication de ses premiers poèmes, trente ans après la réalisation de ses premiers courts-métrages, F.J. Ossang est toujours là, la foi vrillée au corps, à publier des livres, à faire le tour des festivals du monde entier (Mexico, Venise, Buenos Aires, Vladivostok…) avec ses bobines sous le bras, toujours prêt à partir à l’autre bout de la planète pour un tournage commando.
Son dernier édifice s’appelle “Dharma Guns”. C’est un film qui convoque Guy McKnight, le chanteur des Eighties Matchbox B-Line Disaster dans un monde onirico-apocalyptique évoquant autant Cocteau, Dreyer que Chris Marker. Labyrinthique, hallucinatoire, “Dharma Guns” est un fascinant voyage au pays des morts, une expérience esthétique radicale et précieuse. Un film miraculeux. Un film singulier, survivant, habité. Un film que personne ne voulait produire il y a encore deux ans, et qui se dresse en salle, aujourd’hui, sous nos yeux fiers.

> Fabien Thévenot & F.J. Ossang
Cinéma Comoedia | Avril 2012 | © Octokunst <

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| Vous êtes un enfant du Cantal né au milieu des années 50. Dans ce contexte, quel est votre premier souvenir littéraire, musical et cinématographique ?
L’Idiot, de Dostoïevski – trouvé dans la bibliothèque… Relu par la suite à différents âges, et devenant alors une sorte de mythe fondateur à décrypter, à l’instar de Mr Arkadine d’Orson Welles, ou Raw Power des Stooges – entre Hannibal de Carthage et le cycle Arthurien …

| On le sait, l’écriture a été votre passion première. Vous publiez votre premier livre de poésie à l’âge de 17 ans. Avant même de monter à Paris, vous créez une revue littéraire sur Toulouse (CEE). Quels livres ont étés les déclencheurs de cette passion littéraire ?
Classique « jeunesse qui suicide sa naissance » : Lautréamont, Artaud, Rimbaud, Lecomte – puis Cravan, Rigaut, Vaché – Pélieu, Rodanski… En finir avec le drame de l’origine – et puis organiser la mutation —- WS Burroughs et Debord… « Toutes les lois ne sont pas bonnes à dire » (Ducasse)

| La revue sera éditée par Céeditions (votre propre maison d’édition) et Christian Bourgois entre 1977 et 1979. Les éditions Christian Bourgois existaient depuis 10 ans et publiaient déjà la fine fleur d’une littérature encore marginale (Burroughs, Kerouac, Claude Pélieu). Comment s’est faite la rencontre avec ce prestigieux éditeur ? Comment étaient perçu les édition Christian Bourgois à cette époque ?
Dominique de Roux a joué un grand rôle durant les premières années des Editions Bourgois – on l’oublie souvent. Il les a quittées en 1972, puis est mort à 40 ans en 1977 – sa trace demeure toujours… J’étais tombé sur deux livres en librairie, qui m’avaient sidéré : Immédiatement, de Dominique de Roux, et le Journal Paris-Berlin de Gombrowicz. J’avais commencé alors de dévorer le catalogue. On trouvait chez Bourgois les oeuvres de Witold Gombrowicz, Ezra Pound, WS Burroughs, la Beat Generation, Pélieu, Kaufmann, Junger, Ewers, Jouve, Pessoa, etc. – Bibliothèque de Babel ! J’ai commencé d’adresser des manuscrits dés 1974, et à défaut d’acceptation, une note de lecture m’était à chaque fois retournée… De refus en refus, mais du fait de cette attention,  une relation s’est établie avec Christian Bourgois…
Un beau jour, il  prit  la décision de co-éditer la revue CEE - après la sortie du N°4/5 (Désoeuvres et Guerillas) en mars 78…  Bourgois était en passe de devenir le Gallimard des années 80, jeune littérature et traductions – et puis tout s’est compliqué, ses éditions ont plutôt délaissé les auteurs français vers 84 pour se focaliser vraiment sur les littératures étrangères… Pour autant, Christian Bourgois m’a toujours suivi à distance – surtout via les films, puisqu’il était aussi impliqué à une époque dans le cinéma… qui l’a, dans sa plus récente évolution, je crois, beaucoup déçu… Sa grande affaire restant l’édition… Nous nous sommes parlés une dernière fois, la veille de mon départ pour Vladivostok et “Ciel Eteint!” —- où j’espérais alors tourner aussi “Dharma Guns” (finalement ce fût aux Açores)… Il est disparu peu de temps après – sans rien en dire, le ton de sa voix exprimait cette conviction… Il m’a renouvelé sa confiance une dernière fois, mais en fait il était question d’autre chose…

> F.J. Ossang & Stéphane Ferrara
Tournage du Trésor des Iles Chiennes | 1990 <

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| Ossang, c’est un long-métrage à chaque décennie. Sauf pour les années 90 où vous avez eu la chance de signer “Le Trésor des Iles Chiennes” en 1990 et “Docteur Chance” en 1997. Six ou sept ans séparent la sortie de ces deux films. Treize ans séparent celle de “Docteur Chance” et de “Dharma Guns”, votre dernier film. Peux t-on dire qu’en vingt ans, il est devenu deux fois plus difficile de produire et réaliser en France des films aussi singuliers que les vôtres ?
"Docteur Chance" (1998) a entériné une rupture – entrées médiocres, et méchante réception critique… C’est curieusement à ce moment-là que mes films ont commencé à voyager dans de nombreux festivals étrangers… Joe Strummer est mort la nuit du 22 au 23 Décembre 2002, puis Claude Pélieu celle du 24 Décembre 2002… Réflexions! …Should I stay or should I Go… Retour en Argentine 2003, et le projet "Dharma Guns" a resurgi… En 2006, rappelé au Portugal par le festival « Temps d’Images », j’ai tourné "Silencio" (Prix Jean Vigo 2007), puis dans la foulée deux films courts à Vladivostok – "Vladivostok" et "Ciel Éteint" (2008) – j’ai enchainé juste après sur "Dharma Guns"… Retour aux Açores!
Ce Qui Ne Tue Pas, Rend Plus Fort !?…
Mais que dire! Après “Docteur Chance”, les gens changeaient de trottoir en m’apercevant à Cannes. Et sans financement des TV, ni commissions, tout est dur dans ce petit monde… Dans l’intervalle des films, j’ai pu revenir à l’écriture et à la musique – au fond, c’est peut-être aussi bien… L’avenir dira…

| Quand on a du mal à tourner, quand on fait des films avec des moyens très réduits, et que même ces moyens sont durs à acquérir, devient-on parano ?
Sometimes… « Naviguer est Nécessaire – Vivre n’Est Pas Nécessaire » ?
L’adversité favorise aussi les vraies questions —- « on espère »…
De façon générale, le cinéma affronte une transformation technologique de production et de diffusion. Qu’en ressortira t-il? Affaiblissement du cinéma différent, normalisation —- sursaut vers plus d’autonomie? c’est difficile à dire entre bourrage de crâne et ‘coup’ techno-économique… Je reste, pour  ma part, attaché au filmage argentique – du Super-8 au 35 mm… Culte de la Lumière! Mais pour combien de temps ce recours est-il viable ?… Tant que l’industrie fabriquera de la pellicule! Mais on sent une telle rage d’en finir avec le cinématographe —- cela tourne chez certains à la mystique de l’éradication…

| Georges Bernanos disait (dans “La France Contre les Robots”, je crois) « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on admet pas tout d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure ». A l’aune de cette citation, peut-on dire que vous avez signé avec “Dharma Guns”, long-métrage onirique et cérébral, un film anti-moderne ? Un film réalisé contre son époque ?
Peut-être… Même si je crois à la maxime : « Il faut être absolument moderne » (Rimbaud).
Modernisme et Tradition ne cessent jamais de s’interroger…
Le post-moderne, « qu’est-ce que c’est ? ». Voilà sans doute l’Ennemi…
Cosmogonie de la destruction : création génère destruction génère création… Sans fin…
Towers Open Fire!

| Dharma Guns s’ouvre sur une scène avec Lard en bande son. On y retrouve aussi un morceau des Cramps et d’autres morceaux signés Jack Belsen et Little Drake. La bande originale de Dharma Guns est-elle prévue ?
Aucun label ne manifeste à ce jour d’intérêt… Nous avons été pris de cours pour la sortie en salles. Peut-être au moment de la sortie DVD…

> Dharma Guns | 2011 <

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| Vous écrivez. Beaucoup plus que vous ne tournez, d’ailleurs. Votre cinéma est une pure expérience sensorielle, dans laquelle les mots ont une place plutôt restreinte et hybride. Comment écrivez-vous pour le cinéma ? Vos films sont-ils bâtis sur des images qui vous viennent et autour desquels vous brodez une histoire ? Ou bien sur des idées, des thèmes sur lesquels vous greffez des visions ?

1/ J’écris – presque jusqu’à épuisement… Quand soudain un scénario s’impose…
2/ Je vérifie les intuitions sur le terrain… et j’essaie de rendre le film possible…
3/ On tourne avec les êtres que le script a ralliés…
4/ Montage & Mixage (vrai temps d’écriture)…
« Une fois les mots filmés, on peut les effacer… »

| On sent chez vous une évidente fascination pour le cinéma expressioniste. Vous revendiquez également toujours assez haut un amour des séries B américaines des années 50. Quand je vous entends parler de cinéma, vous parlez rarement de films datant d’après les années 50. Vous trouvez quand même chaussure à votre pieds dans la production contemporaine ? Il y a t-il des cinéastes dont vous admirez le travail ?
Années 20, Années 40/60, fin 70, 90/120/210… Aucun écrivain ne répugne à s’approprier d’autres âges littéraires, ni l’acquis d’autres cultures que la sienne. Le minimum cinématographique est d’exercer le droit de préemption et de revitalisation d’un siècle d’histoire du cinéma. Lequel a tout inventé à toute vitesse en à peine 30 ans, pour souvent patiner dans le vérisme séquentiel du « cinéma parlant » - à dialogues… Nous sommes au moins dans le 3° Age —- Thèse/Anti-Thèse/Synthèse – Va-Va-Boum !! Qui trouve loisible d’être juste de son temps, a déjà perdu…  Les films doivent entrer en mutation – voir qui passera réellement le seuil… Everything is possible! Soyons inactuels…
Le dernier film de Peter Hutton “At Sea” m’a absolument sidéré —- son regard silencieux sur la vie des bateaux, de la construction dans un atelier géant de Corée du Sud jusqu’à la destruction à la masse par des journaliers Sri-Lankais, excède tous les commentaires sur la mondialisation – un pur chef d’oeuvre…

| Dharma Guns est né de quoi ? D’une idée ? D’une image ? D’une formule poétique ?
Une formule : « Le moment où je parle, est déjà loin de moi » - et la revenance photographique…
Tâtonner les bords du vide… Quoi hante le grand sommeil ! —-  nous y sommes…

| Votre cinéma est un cinéma de l’errance métaphysique. Vos personnages tournent toujours en rond dans un monde clos duquel ils ne sortiront pas. Vous entretenez une étrange fascination pour les labyrinthes, les prisons mentales, les univers fermés. À l’égard de vos personnages, vous êtes un démiurge plutôt cruel…
The Way It Is… Nous voici tous enfermés dans les poubelles du supermarché… Déréalisation —- comment s’en sortir?   Paint It Black! Avancer dans les brumes – ne plus dormir… Machines vampires!…  Qui suis-je?
« Il est bon d’avoir aperçu l’inexistence d’un ordre, d’avoir tenté d’y échapper » (Jacques Rigaut)

> Dharma Guns | 2011 <

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| Vos films donnent beaucoup à voir, pourtant ils racontent assez peu. Vos films sont bourrés d’histoires mortes-nées, de fausses-pistes, de cul-de-sac. Je sens chez vous comme une méfiance vis à vis de la narration, ai-je tort ?

La question, c’est : « regarder pour voir » —- il existe toutes sortes de narrations – l’Histoire est toujours à venir, avant, pendant, après les films —- le propre du cinéma muet est d’avoir réhabilité un récit par « réseaux », remontant à loin —- sans tout à fait exclure le récit littéraire dominant : le récit « séquentiel »…
Énigme de la lumière… S’ouvrir au toujours recommencement du monde… « L’art doit être une chose drôle et peu assommante, c’est tout ! »
Raconter, raconter… - Des Sornettes? Tout un post-cinema fait effectivement dans le story-telling…

| Guy McKnight, le chanteur des Eighties Matchbox B-Line Disaster, joue dans vos deux derniers films. Le court-métrage “Ciel Éteint !” (2007) et “Dharma Guns” (2010). On a du mal à imaginer où se trouve la connexion. Comment s’est fait la rencontre ?
Connexion naturelle! Rencontre au premier concert français des 80’s – au Nouveau Casino, à Paris – choc fabuleux…

| Qu’est-ce qui vous a attiré chez lui ?
Sa voix, sa présence physique – une intuition immédiate et réciproque…

| Dans “Dharma Guns”, Guy McKnight avait un défi à relever : jouer et parler en français. Comment s’est passé le tournage avec cet acteur qui n’a à priori aucune formation d’art dramatique et encore moins de notions de français ?
J’adore sa façon d’être comme dépassé par le texte qu’il prononce… Présence/absence… Et quand je parle d’intuition, c’est de sa propre résolution que Guy a toujours maintenu cette défiance du jeu… He’s great!

| Le cinéma numérique a redonné sa liberté à certains réalisateurs qui avaient un peu fait le tour de leurs univers esthétique/narratif (Lynch) ou qui avaient tout simplement disparus (Coppola). Cette “liberté” (de tourner avec peu d’argent - dans votre cas “encore moins” d’argent) vous attire t-elle ? Vous sentez-vous une quelconque affinité avec le médium numérique ?
J’ai immédiatement éprouvé une passion « argentique » —- même si j’ai pratiqué la vidéo au début des années 80 … L’argentique est l’expression de la Lumière – le Soleil et les ténèbres… La victoire du numérique est aussi l’expression d’un coup de force techno-économique…
Loin d’y souscrire, j’ai voulu tourner jusqu’au bout en « argentique » —- l’expérience du film, son éthique de tournage sont tellement différentes du numérique…
Je n’ai rien contre le virtuel – tout en préférant « le réel qui rêve du réel »…
Mais faute de terre, ils prirent la mer —- que sera sera…

> Adolfo Bioy Casares | 1914 - 1999 <

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| Vous tournez depuis le début vos propres scénarios. N’avez-vous jamais pensé adapter une œuvre littéraire ?
Le grand intérêt d’un livre pour le cinéma, ce sont les situations… A preuve : films noirs et série B…
Un livre est d’abord grand par les mots – dont il ne reste presque plus rien dans un film…
En ce sens, les livres qui me passionnent m’ont toujours intimidé… Les films peuvent tuer les livres…
D’un autre coté, l’adaptation généralisée n’est pas un signe de vitalité : je crois que l’on doit d’abord écrire pour le cinéma, comme pour le théâtre —- mais il n’y a pas de règle – un temps pour tout…

| Je me suis toujours dit que “L’Invention de Morel” (de Adolfo Bioy Casares) entre vos mains ferait l’objet d’une magnifique adaptation. Peut-être parce que l’univers du livre est finalement assez proche du vôtre (questionnement autour du rêve, l’être, l’illusion)…
C’est un texte magnifique —- “Invasion” de Hugo Santiago est aussi un grand film —- écrit par Borges et Bioy Casares pour l’écran… Une adaptation me semble devoir être transversale, comme une réverbération du livre – qui donne avant tout envie de revenir au livre…
J’ai terminé un cycle autour du « sommeil hanté »… Maintenant j’ai envie d’aborder d’autres mondes…

| La littérature latino-américaine (classique et/ou contemporaine) fait-elle résonner quelque chose en vous ? Vous me faisiez part de votre admiration pour Roberto Bolaño il y a quelques mois…
Roberto Bolano est la dernière très grande découverte de ma génération …
J’ai aussi beaucoup rêvé sur “Les 7 Fous” et “Les Lance-Flammes” de Roberto Arlt…
Sans oublier le Journal de Gombrowicz en Argentine…

(La suite de l’interview est parue dans Noise Mag #5 — Lisible ici)
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> OSSANG EN 4 FILMS
L’AFFAIRE DES DIVISIONS MORITURI (1985)
Combats de gladiateurs clandestins, sociétés secrètes, jeunesse européenne sacrifiée sur l’autel du modèle économique dominant, le fantôme de la bande à Baader plane sur ce brûlot Godardien punk à la sauce situ. Film de fin d’études réalisé en compagnie des membres de Lucrate Milk (qui signent également la B.O.) dans lequel apparait Hellno, celui qui deviendra par la suite le chanteur des Negressese Vertes.

LE TRÉSOR DES ILES CHIENNES (1990)
Un commando suicide se rends sur l’atoll des Iles Chiennes où la découverte d’une nouvelle
d’énergie a semé le chaos. Film expressionniste aux relents indus, filmé dans un sublime noir et blanc dans les Açores avec un Clovis Cornillac tout jeunot, l’actrice espagnole Mapy Galàn et l’ex boxeur Stéphane Ferrara, Le Trésor des Iles Chiennes est une descente aux enfers labyrinthique, abstraite, un road-movie en surplace qui n’a rien perdu de son pouvoir de fascination.

DOCTEUR CHANCE (1997)
Tourné en Argentine, Docteur Chance est l’unique film en couleur de Ossang. Imaginez Sailor et Lula mis en scène par un Léos Carax adroit. Probablement le film le plus accessible et le plus beau du réalisateur. Cerise sur le gâteau, Joe Strummer vient donner la réplique à Pedro Hestnes pour ce qui sera sa dernière apparition cinématographique. Définitivement un must-have.

DHARMA GUNS (2011)
Retour au noir et blanc, retour aux somptueux paysages des Açores, retour à l’abstraction, aux labyrinthes, et aux arguments la science-fictionnels pour ce Dharma Guns qui pourrait être vu comme une variation de Ossang sur son propre univers. On pense à Eraserhead, à La Jetée, à Alphaville, pourtant personne d’autre qu’Ossang n’aurait pu signer un long-métrage aussi singulier. Un film d’une radicalité plutôt bienvenue en ces périodes de renoncement.
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Le sublime Coffret DVD Ossang disponible chez Potemkine contient L’Affaire des Divisions Morituri, Le Trésor des Iles Chiennes et Docteur Chance, ainsi que ses deux premiers courts-métrages (La Dernière Énigme, Zona Inquinata), un entretien avec le réalisateur et un livret de 76 pages.

ENTREVISTA | BOOKHOUSE BOYS | AMAT ESCALANTE

Cuestionario de los Bookhouse Boys de la editorial Le Feu Sacré.
Once preguntas hechas cada semana a un autor, un editor, un librero, un músico, un director, un amigo, sobre las  relaciones que cada uno tiene con sus libros y su biblioteca.
Hoy, Amat Escalante, uno de mi director contemporáneo favorito, autor de “Sangre” (2005), “Los Bastardos” (2009), y del admirable “Heli" (2013) que acabo de salir en Francia.

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| Qué libro podríamos considerar una adquisición novedosa dentro de tu biblioteca?
"La ternura caníbal" de Enrique Serna

| Qué libro que todavía poseas fue definitorio en tu adolescencia? 
"Making Movies" de Sidney Lumet. El primer libro sobre cine que leí cuando tenía 16 años y me abrió los ojos el proceso y el trabajo de un director de cine. ¡Me encantó! 
 
| Sin consideraciones literarias, ¿cuál de tus libros guarda el más profundo valor sentimental y por qué? 
"The Best of Life" editado por David E. Scherman Porque recuerdo ver las fotos de este gran libro una y otra ves cuando era pequeño y en mi adolescencia hasta hice mi primer "corto" collage usando solamente imágenes que saqué de este libro.

| ¿Cuál de tus libros prestarías a alguien a quien quisieras seducir? 
"Dark Spring" de Unica Zürn
 
| Entre todos los libros de tu biblioteca, ¿hay alguno que te produzca vergüenza? 
"Howard Stearn Private Parts" me fue muy divertido leerlo.
 
| ¿Qué libros heredaste de tu familia? 
"Opus eros: libro tabú "no apto para mojigatos"", "Rezos ateos: Huazamotoscora", "Pithecanthropus 2000: opus fusilado", "Opus rojos (Guerrilla literaria)"
Todos de Evodio Escalanate Vargas mi abuelo poeta.

| ¿Qué libros has leído y releído más veces? 
"Mi Ultimo Suspiro" de Luis Buñuel
"Images at the Horizon" de Werner Herzog
"Notas del cinematografo" de Robert Bresson

| ¿Qué tipo de libro te produce rechazo, asco, o te gustaría quemar simbólicamente?
Ninguno realmente. 
 
| Si pudieras vivir eternamente dentro de una novela, ¿cuál elegirías?
"Robinson Crusoe" de Daniel Defoe.

| ¿Qué incunable soñarías tener como reliquia bibliófila?
"Las Crónicas de Núremberg"

| Al final de una vida de lectura, ¿con qué libro te quedarías?
 ”The Best of Life” para seguir viendo esas imágenes que me inspiraron. 

Crédit photo | San Sebastian Festival

OSSANG | ENTRETIEN 2011 | PART II | NEW NOISE#5

INTERVIEW F.J. OSSANG
2ÈME PARTIE
> Interview parue en 2011 dans la revue New Noise, rubrique Bibliothèque de Combat, réalisée par Fabien Thévenot

GÉNOTYPE DU MESSAGERO KILLER BOY
Enfant du Punk, du situationnisme et de la Beat Generation, F.J. Ossang vogue depuis plus d’une trentaine d’année de médium en médium. Tour à tour écrivain, cinéaste ou musicien, parfois les trois à la fois (ses livres le font parfois accoucher de films, dont il signe systématiquement la bande originale), il fait parti de ces artistes inclassables dont l’œuvre est parfois dure à saisir dans sa globalité.
Après une première partie d’interview consacrée à son dernier film, Dharma Guns, retour au jeu de l’interrogatoire pour évoquer les autres films de l’auteur, ses projets littéraires, et bien évidemment, la discographie de son mythique groupe de Noise’n’roll, MKB Fraction Provisoire !

> F.J. Ossang | 1976 <

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| Aux yeux de beaucoup de gens qui n’ont jamais écouté votre musique, MKB était un groupe de “rock alternatif”, du fait que vous avez sorti une grande majorité de vos disques sur Bondage Records, alors qu’esthétiquement vous ne partagiez au fond presque rien avec la plupart des groupes du label. Aviez-vous déjà à l’époque l’impression d’occuper une place spéciale dans ce milieu ?
MKB Fraction Provisoire a démarré en 80 à Toulouse, et a enregistré durant cette période un EP “MKB Fraction Provisoire” en 1980, puis le 33 tours “Terminal Toxique” en 1981, sortis tous deux sur le label Ceeditions Tracks (qui émanait de la revue CEE et des CEEDITIONS) - et réédités en 2006 par Seventeen Records…
Le terme de rock alternatif n’existait pas - MKB revendiquait le “noise’n’roll” dans un isolement français à peu prés complet… Outre un goût prononcé pour la fracture punk, le rock’n’roll primitif et l’attraction pour des groupes comme Cabaret Voltaire, Tuxedomoon ou Throbbing Gristle — MKB cherchait au fond à produire une équivalence sonore et scénique à certains films radicaux, ou à l’injonction paramilitaire des Garçons Sauvages de Mr Burroughs… Et puis arrivant à Paris pour essayer de tourner des films, j’ai rencontré Lucrate Milk avec qui l’entente fût immédiate… “Terminal Toxique” est sorti en 1982 (distribué par Celluloïd), mais une partie du groupe étant revenue sur Toulouse, nous avons poursuivi MKB avec Gaboni, le batteur de Lucrate Milk, et enregistré avec eux le split album “Morituri” (WW,1984) - dans la foulée du tournage de mon premier long-métrage “L’Affaire Des Divisions Morituri” (1983).

| Quel regard portez-vous aujourd’hui cette époque ? À bien réécouter les disques produits en France à cette période là, il ne reste plus forcément grand chose à se mettre sous la dent qui n’ait pas mal vieilli… Étonnement, les disques de MKB restent relativement intemporels.
A vrai dire, nous n’étions proches que de Lucrate Milk dans ces années 82/84 - dont j’avais rencontré d’abord le manager, Marsu, au premier concert français de Birthday Party… Rien de typiquement alternatif - envie de sang et d’électricité… Lucrate et MKB ont joué souvent ensemble, le disque “Morituri” est sorti sur le label du studio où nous avions enregistré en 3 jours au Quai de la Gare - WW Records… C’était l’époque des squatts, et l’âpreté punk semblait ressurgir sous les couleurs de l’autonomie ou d’un anarcho-syndicalisme nostalgique à la Durutti… Paris était plus sale et dangereuse que maintenant - et chaque nuit plus excitante, avec ses affrontements de bandes. A moins que ce ne soit une lubie de la mémoire - mais non, il y avait des Maxwell, des Elno… Le froid, le verre brisé, l’odeur de sang - l’imminence d’une chute… D’ailleurs, tout s’est plutôt mal fini pour nombre d’entre eux… Overdoses, accidents, suicides, dépression - internements… “L’Affaire des Divisions Morituri” est sorti en 1985, et j’ai tout de suite pris le large pour Lisbonne… C’est durant mon absence que le rock alternatif a vraiment pris le dessus… Pour moi, tout était fini - Paris était devenue sinistre, j’étais à bout - et parvenu au bout d’un cycle… Il fallait aller ailleurs…

| Vous avez traversé les années 80, 90 et 2000 en tant que musicien, cinéaste et écrivain. Comment définiriez-vous chaque décennie ? Quels “glissements” avez-vous pu observer en trente ans de création ?
J’ai connu une période difficile existentiellement en 85/86, mais bien m’en avait pris d’aller voir ailleurs… - quand je suis rentré du Portugal, les fantômes avaient glissé définitivement de l’autre coté… Les Lucrate Milk n’existaient plus, certains d’entre eux avaient rejoint les Béruriers Noirs dont la grande période avait commencé… J’avais pour ma part traversé le vide, mais rentrais avec un nouveau script, “Le Trésor des Iles Chiennes”, et le sentiment de n’avoir plus rien à perdre… Le film étant difficile à produire, j’ai retrouvé les premiers membres de MKB (Mr Nasti et Jack Belsen) entre Toulouse et Paris, et nous avons enregistré “Hôtel du Labrador” dès 1987, puis “Le Chant des Hyènes” en 88 - avec l’appoint de Pronto Rushtonsky à la basse… C’est alors que Bondage a décidé de sortir les disques…
Nouveaux concerts - et puis “Le Trésor des Iles Chiennes” a enfin démarré en 89… Je suis revenu au Portugal, et aux Açores pour tourner le film… MKB a enregistré la bande originale en 90 - le film est sorti en 91… Pronto Rushtonsky s’est donné la mort en Octobre… Ténèbres - ténèbres… Je suis reparti avec Elvire sur Nice, puis Madrid…
En 93/94, plusieurs livres sont parus : “Génération Néant” (qui dormait depuis 80), “L’Ode à Pronto Rushtonsky” - et “Au Bord de l’Aurore”, écrit à Madrid comme l’autre versant du script “Docteur Chance” (“Au Nord de l’Aurore”) qui semblait alors impossible à produire…
Deux nouveaux disques de MKB : “Docteur Chance 93” et “Feu!” (94) - et puis encore fuite en avant : j’ai mis le cap sur l’Amérique du Sud - Argentine, Uruguay et Chili où le film a fini par se tourner en 96/97 avec Elvire, Pedro Hestnes, Joe Strummer…
1998 : sortie de “Docteur Chance”. 99 : cap sur la Nouvelle-Zélande, puis le Japon…
1998/2001 : autres livres - “Le Ciel Eteint”, “Landscape & Silence”, “Les 59 Jours”, “Tasman Orient”. Comme la vie peut être longue - 2003 : retour en Argentine…

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| “La fin de l’Europe” est un thème que vous partagez avec un autre écrivain possédant un background culturel et esthétique similaire au vôtre, même si vous êtes idéologiquement très éloignés. Je veux bien sûr parler de Maurice G. Dantec. Qu’est-ce qui fait à ce point rupture pour les gens de votre génération vis à vis de l’idée que vous vous faisiez de l’occident ?
Il faudrait que l’Europe s’éveille - ou qu’elle dorme pour toujours… Aube mélancolique…
Si cela se trouve, le reste du monde s’en fiche…

| Le mouvement Punk était-il vraiment la dernière aventure du monde civilisé ?
Devenir l’Ennemi… Par toutes ses veines… Et puis entendre bruire le réel…

| Dans votre premier court-métrage entre 1982, La Dernière Énigme, vous faisiez le parallèle entre terrorisme et pouvoir d’état. Alors que le terrorisme est un sujet que vous n’aviez pas abordé depuis 30 ans, vous avez récemment baptisé votre nouveau groupe, Baader Meinhof Wagen. Pourquoi ce nom ? Qu’est-ce que représente aujourd’hui la Fraction Armée Rouge à vos yeux ?
Andreas Baader adorait la vitesse et les voitures puissantes, entre autres choses… Après une évasion faramineuse, il s’est fait arrêter pour excès de vitesse - et n’est plus ressorti vivant de prison. La RAF ne volait que des BMW - d’où le jeu de mots selon lequel l’Allemagne a produit 2 marques de voitures : les Volk Wagen, et les Baader Meinhoff Wagen!…
"Nous savons l’UMOUR - Et tout - vous n’en aviez jamais douté? nous est permis. Tout ça est bien ennuyeux d’ailleurs" (Jacques Vaché)
Pan! Pan! Pan! Seul le crime paie vraiment…

| Ces dernières années, nous avons vu passer beaucoup de films disséquant avec force recul les “années de plomb” (United Red Army, de Koji Wakamatsu / Carlos, de Olivier Assayas, pour ne citer que les meilleurs). Vos films à vous étaient presque des réactions immédiates à ce qui se passait alors…
En 77, il y avait l’explosion Punk à Londres - et la Fraction Armée Rouge en Allemagne…
Entre les deux, la France - comme missionnée pour produire la synthèse d’un miroitement d’éclats…
Sommeil chamanique —- réel qui rêve du réel…
On attendait un nouvel Artaud - ou Nerval…
Autre chose est venu - qui vivra, dira…

| Si on regarde de près vos quatre longs métrages, on constate comme une coupure vers le milieu des années 90. Vos deux premiers films (“L’Affaire des Divisions Morituri”, “Le Trésor des Iles Chiennes”) sont assez énervés, assourdissants, apocalyptiques. A partir de “Docteur Chance” (1998), vos films deviennent plus sereins, plus contemplatifs. Je n’arrive à me résoudre à penser que c’est dû à une sorte de maturité.
La critique qui n’avance pas, se lasse… Celui qui se répète, a souvent tort… Il me semble que “Morituri” et “Le trésor des Iles Chiennes” sont très différents… J’ai plutôt voulu traverser un sommeil hanté… Aller voir de l’autre coté - et puis revenir… - Jusqu’à la fois suivante ?…
"En cette fin de siècle, la solitude est transparente… / Il arrive que des siècles passent…" (Claude Pélieu). Attendons la mort pour mûrir…

> L’Affaire des Divisions Morituri | 1984 <

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| Votre œuvre commence à être reconnue internationalement, mais aussi aux yeux de pas mal de critiques et d’universitaires. Qu’est-ce qui a tourné en votre faveur ces derniers temps, vous qui disiez dans la première partie de cet entretien (voir New Noise 4) qu’on “changeait de trottoir en vous voyant après la sortie de Docteur Chance” ?
Étrangement, c’est quand je semblais complètement bloqué, à la toute fin des 90, que des festivals étrangers ont commencé à faire des “rétrospectives” (de poche!). Les voyages permettent de rencontrer d’autres personnes, d’autres facettes du monde —- et d’espérer des solutions différentes aux films… Vers 2002/2003, j’ai repris courage, et réarmé des projets… Mais le monde des festivals ou des cinéphiles (même internationaux) ne jointe pas exactement avec celui du financement… Et puis en France, on peut être connu de ce milieu, sans être reconnu, ni admis à faire de nouveaux films… Enfin, c’est la question (vaste) : entre le possible et la réalisation, surgit soudain un gouffre où l’on peut se perdre… C’est justement parce que l’on vous connaît, que l’on change de trottoir… Souvent j’ai le sentiment que les gens qui s’occupent de la faisabilité économique des films, n’y croient plus - ne pensent plus que de grands films puissent advenir… On trouve 100.000 Euros avec toutes les difficultés quand un acteur comique sortant d’un succés lève 5 millions avec le petit doigt… On dirait que la malédiction qui frappé le rock’n’roll en France dans les années 77/90, s’est propagé au cinéma… Une sorte de kinovariété assez morne couvre tout le champs de la production — comme l’on vit toutes sortes de groupes intéressants entre 77 et 83 surgir, puis sombrer dans la mythologie mortuaire… Ce n’est pas que les français soient vraiment nuls, mais plutôt que le “système” propage le découragement sur tout ce qu’il reste de vif… Et puis il y a un dichotomie entre le french et l’international… Même la “qualité européenne” du cinéma est plus déprimante (riches téléfilms pour grand écran) que la “qualité France” tant décriée par la Nouvelle-Vague à ses débuts… Il faudrait que “quelque chose se passe”…

| “Dharma Guns” et “Le Trésor des Iles Chiennes” partagent un certain nombre d’éléments et de thèmes : un récit se déroulant sur une île, un lieu de tournage similaire (Les Açores), des acteurs (Stéphane Ferrara, Diogo Doria, Lionel Tua), une histoire de complot, le récit de la fin d’une famille/dynastie/corporation. Aviez-vous conscience au moment de l’écriture des similitudes entre les deux films ?
Pas vraiment… Les deux films sont tournés en Noir et Blanc - et utilisent le décor naturel des Açores, même si ce ne sont pas les mêmes îles, et qu’elles sont toutes différentes… J’ai toujours essayé de basculer d’un style à l’autre - de “Morituri” aux “Chiennes”, puis “Dr Chance”… Bien que les “Chiennes”, “Dr Chance” et “Dharma Guns” aient pour communauté cette idée de “sommeil hanté” d’une époque - où affleurent les colères errantes… Les mauvaises langues ont dit à partir des “Chiennes” que c’était encore du Ossang… Comme si c’était le même film que “Morituri”… Mais il est possible que les fims se rejoignent à mon insu — les cinéastes sont souvent les plus mal placés pour commenter leurs propres films —- ce qui nous échappe s’avère souvent le plus intéressant…
Le hasard a fait que DG n’était soudain possible qu’entre les Açores et le Cantal - le paysage… et les visages!

> Le Trésor des Iles Chiennes | 1991 <

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| “Dharma Guns” semble néanmoins plus distancié dans le traitement des personnages. On est même parfois très proche du stéréotype (je pense au personnage de Jon, avec sa gabardine et sa mèche). Une légère ironie traverse “Dharma Guns”, qui éloigne le film de l’aspect résolument austère du “Trésor des Iles Chiennes”.

Stéréotypes - ou prototypes… A propos de Jon, ce qui est amusant, c’est que je m’étais inspiré au départ, pour son costume, d’un cliché de Staline, tunique et pantalons blancs, bottes noires, manteau de cuir et casquette - à la fin des années 20… Et puis le costumier, PY Gayraud a eu l’idée de rajouter une touche sud-américaine à l’uniforme, et la mèche seyait à Lionel, comme coiffure - et soudain, la presse a reconnu un SS dans le personnage (!)… Comme quoi, grattez un peu Staline, à votre grand dépourvu vous découvrirez comme Hitler n’est plus si loin…

| “Docteur Chance” est un film un peu à part dans votre filmographie. C’est votre seul film en couleur, le seul de vos long-métrages qui ait été hors de l’Europe. C’est aussi un film de rupture vis à vis de vos premiers travaux. De quelle idée est né ce film ?
A partir du “Trésor des Iles Chiennes” (France-Portugal) , mes films n’ont été rendus possibles qu’à travers des coproductions étrangères. “Docteur Chance” (France-Chili) reprend le motif du road-movie à travers le désert d’Atacama - comme un cheval de Troie pour évoquer une sorte de “tombeau” (admiration) du 20° siècle… Sans renoncer à courtiser la légèreté ‘essentielle’ - la désinvolture propre à son rêve —- Tombeau d’humour “ultra-violet” —- Aviation, Rock’n’roll, Fast cars, fast girls - poèmes et tableaux… Nostalgie de la vitesse…
Voir ce qu’il reste - quand tout se dérobe sous vos pas… “A 30 ans, il faut avoir vaincu la peur à jamais - vivre la nuit, le jour, la même chose, comme une durée infinie…” (Dominique de Roux)
Pour des raisons inhérentes à la production au Chili, et à une possible entrée de Canal Plus à la post-production, j’ai été contraint de passer à l’aventure de la couleur… Et pour mon plus grand plaisir - le film n’est tourné qu’en extérieur-nuit, en intérieurs, et dans le Désert - où, comme dirait Ford, “le Soleil est le chef-opérateur”… “Dr Chance” est un peu mon seul film “américain” - poursuite des aventures de la couleurs, via la mise en abîme de tableaux fondateurs - Goya, Schiele, Kokoschka - le coffre de Gaudi - l’Idiot perdu dans l’intermonde avec pour seuls repères Georg Trakl, Vince Taylors / Joe Strummer, et les philtres d’un improbable songe Arthurien… Savoir finir, c’est tout ce qui compte…

| Dans “Docteur Chance”, on trouve dans la bouche d’Angstel cette terrible sentence : “L’art m’a fait chier toute l’enfance… C’était la forme la plus perverse du savoir adulte : une accumulation de clins d’œil et de codes… Rien à voir avec la littérature ! La littérature c’est une sonde barbare, elle charcute toute cette sale culture. Quand ils ont tout éteint, c’est encore son groin qui renifle l’aurore !”. Est-ce à dire que vous placez la littérature au dessus de tout ? Ou que vous opposez volontiers la Culture et l’Art, mon premier étant empirique, et mon second une denrée rare ?
C’est un fragment de dialogue - une image, juste une image, comme dirait l’autre (Godard, “Pas une image, juste une image”, ndr)… Le film est hanté par le modernisme du siècle parti, lui-même hanté par la fin de l’art, et la marchandisation du monde… “Dr Chance” se trame autour des trois degrés de prise de pouvoir du monde par la mafia :
1/ L’argent du sexe, de la came, et des d’armes
2/ Blanchiment par le trafic d’art, la presse, ou les jeux sportifs
3/ Accès aux plus hautes sphères du monde politique et financier
Dans ces enjeux du désastre plus si paranoïaque, la littérature - qui ne produit pas de marchandise, ressort aux yeux du personnage comme le seul recours “vrai” - à mains nues, du réel… La culture est souvent une collection des mauvaises habitudes…
D’un autre coté, le film surfe sur le vrai & le faux - le vrai, comme un moment du faux, ou l’inverse — d’autant que le cinéma relève en un sens de cette combinatoire : l’art du “remake” n’est-il pas l’un des grands ressorts de l’industrie cinématographique ? Ou l’imitation, le premier pas vers l’art - ou la poésie…
A cet égard, le cinéma de genre me passionne - en ce qu’il peut être source d’inspiration ou de régénération, comme les genres en poésie ou littérature - quelque soit le sujet initial, il se métamorphose selon qu’on a recours au sonnet, à l’ode, ou à l’élégie… L’idée du péplum quart-monde traverse “Morituri”, le film d’aventures, “Les Chiennes” - le road movie, “Docteur Chance” - ou l’ombre gothique, “Dharma Guns”…

> Joe Strummer, Elvire, F.J. Ossang & Pedro Hestnes | Désert d’Atacama, Chili | 1996 <

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| Entre “Docteur Chance” (1998) et “Dharma Guns” (2010), vous n’avez pas beaucoup tourné. Vous avez néanmoins signé quelques courts-métrages entre 2007 et 2008 qui ont pas mal circulés dans des festivals du monde entier : “Ciel Éteint !”, “Silencio”, et “Vladivostok”. Ces films vont-ils être un jour édités en DVD ? En bonus du DVD de “Dharma Guns” peut-être ?
Après “Docteur Chance”, nouvelle traversée du désert — comme s’il fallait que je sois puni après chaque film… Impossible de démarrer un nouveau projet - le script “Dharma Guns” a vu le jour sans trouver à se concrétiser…
Voyages - écriture - rock’n’roll… Les voies de la Providence sont impénétrables… Et puis en 2006, alors que je rentrais d’Argentine, et enregistrais avec Mr Nasti les titres du vinyle “Baader Meinhof Wagen”, un coup de fil est venu du Portugal, pour ce film court : “Silencio” (20’) - retour au fondamentaux : 9 boîtes de 16 mm, tournage muet à 3 personnes (Elvire, Denis Gaubert et moi)… Le film a obtenu le Prix Jean Vigo, et m’a sans doute facilité l’accès au CNC - la production de “Dharma Guns” s’est trouvée relancée en 2007… J’ai tourné deux autres films courts à Vladivostok, en Extrême-Orient Russe, devant le Japon - “Vladivostok” et “Ciel Eteint!”, qui forment une sorte de tryptique avec Silencio… Ces 3 films m’ont permis de revenir au point zéro : regarder pour voir, trouver un point de passage “simple” entre vision et voyance - en finir avec un cinéma où il n’y a plus rien à voir… Entendre le vide, et comment il se “matérialise” pour atteindre un autre seuil… Enfin, je ne sais pas - c’est un peu ma 4° période, avant “Dharma Guns” (2009/2010)…
Les deux films à Vladivostok ont aussi permis la rencontre de Guy McKnight, et de Gleb Teleshov à la photographie. “Dharma Guns”, ainsi que “Silencio/Vladivostok/Ciel Eteint!” devraient en principe sortir en double DVD chez Potemkine, fin 2011…

| Depuis la sortie de votre livre “William Burroughs : Formule Mort” en 2007, vous n’avez rien publié. Presque quatre ans de silence littéraire, vous ne nous aviez jamais habitué à ça. Prévoyez-vous de bientôt casser ce silence ?
Si, j’ai publié 2 ou 3 plaquettes — mais c’est vrai, le cinématographe m’a entièrement occupé, de l’écriture au tout détail du montage, d’autant qu’il a fallu créer avec Bruce Satarenko la structure “OSS/100 Films & Documents” pour réussir à produire les films… Je n’ai pas cessé d’écrire durant cette période, mais une grande partie de textes a été perdue à l’occasion d’un vol d’ordinateur où j’avais eu la bêtise de tout recopier pour archiver - Never Trust a Machine… Il ne me reste que 2 ou 3 dates de ‘tournée’ pour le film, dont une rétrospective en Corée, puis “Dharma Guns” au festival Fantasia de Montréal, et à nouveau le Mexique et la Russie à l’automne… Je compte mettre à profit l’été pour écrire. Sinon un livre de poèmes pourrait assez vite voir le jour, si quelque éditeur surgit du désert français - presque tous mes livres sont épuisés, et je n’ai pas d’éditeur. Naviguer Est Nécessaire… Écrire - inaugurer un nouveau cycle comme à chaque fois : un autre livre, un autre film, y porque no?  un nuevo disco… —- sinon “Génération Néant” (le premier roman de Ossang écrit au début des années 80 et publié en 1993, ndr) devrait sortir en traduction argentine chez Caja Negra Editora de Buenos-Aires, début 2012… Savoir finir ce que l’on a commencé!
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> OSSANG EN 4 DISQUES
M.K.B FRACTION PROVISOIRE Terminal Toxique" (Ceeditions Tracks - 1982)
Entre punk primitif et proto-indus, le premier album de M.K.B (pour Messageros Killers Boys) Fraction Provisoire est à la fois un classique du post-punk français et un disque complètement mutant vu le contexte dans lequel il a été produit. Imaginez un William Burroughs iroquois déclamant ses cut-up sur une musique signée Wire et Throbbing Gristle. “Tocsin d’urbaine guerilla / et zéro mémoire / dans la dernière chambre / d’un hôtel nodaways détruit / bref, l’Apocalypse aux portes / de la frayeur / Who is eating your mind ?”
Réédité en CD chez Seventeen Records

M.K.B FRACTION PROVISOIRELe Trésor des Iles Chiennes : bande originale" (Bondage Records - 1991)
A film singulier et apocalyptique, bande originale atypique. Probablement le plus abouti, le plus atmosphérique et le plus envoûtant des disques de M.K.B. On pense tour à tour à Godspeed You ! Black Emperor (cinq ans avant la naissance du groupe), Einsturzende Neubauten, ou encore à certains morceaux de Bauhaus. Quasi entièrement instrumental, “Le Trésor des Iles Chiennes” est un disque aussi furieux que mélancolique, dont la poésie au scalpel n’a d’égal que sa grisante singularité. “Le reste est simple / comme nous espérons l’être un jour / quand enfin nous pourrons dire / qu’on vient d’une terre enfermée dans la terre / d’une terre enfermée dans la nuit / soleil trahi je ne sais que dire  / un plissement d’aile me chiffone l’intérieur”

M.K.B FRACTION PROVISOIREFrenchies, Bad Indians, White Trash" (Semantic - 1994)
Cette compilation, aujourd’hui relativement difficile à trouver, regroupe les meilleurs titres de M.K.B parus entre 1980 et 1991. Un bon moyen de parcourir l’étonnante carrière d’un groupe qui passe allègrement du punk le plus sauvage à une noise rock hantée. Une seule constante, les textes, criés, déclamés, dans une langue striée, électrique, concassée. Visionnaire. “Indestructibles / nous sommes indestructibles / comme la synthèse / du killer et du supplicié / nos corps sont déjà détruits / pour survivre sous nos figures / européennes / here’s European Death Winners !”

BAADER MEINHOF WAGEN ! “12" mini-LP" (Seventeen Records - 2007)
Suite à une cure d’amaigrissement parfois forçée, il ne reste désormais plus que deux membres d’origine de M.K.B. (Mr Nasti et Ossang) dans cette nouvelle mouture du groupe rebaptisée “Baader Meinhof Wagen !”. L’apparition de claviers et de boites à rythmes donnent un côté électro-rock bienvenu à l’ensemble, offrant ainsi un nouvel écrin à la plus que jamais obscure et sublime poésie d’Ossang. La quintessence de ce disque : un morceau-hommage à Claude Pélieu, le seul et à tout jamais dernier poète beat d’expression française décédé la veille de noël 2002. “Claude Pélieu was here / ceci est un poème radio balise carbonisé / l’appel désespéré d’un monde-image troué de nuit / poème-atoll de métal et de sang / nous y sommes c’est à dire nulle part / ni Europe ni Amérique / un océan ou deux nous séparent “
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www.fjossang.com
www.myspace.com/baadermeinhofwagen
www.myspace.com/mkbfractionprovisoire

BOOKHOUSE BOY#31 | AMAT ESCALANTE | CINEASTE

A chaque nouveau film, Amat Escalante corrige les défauts des précédents et devient au fil des années un fantastique metteur en scène. “Sangre” était une sympathique mais maladroite tentative de faire fusionner le cinéma de Chantal Akerman et de Luis Buñuel, “Los Bastardos” observait dans un espace très réduit — et de manière parfois un peu trop satisfaite — les rapports de classe et les tensions nord/sud dans un style contemplatif.
Heli”, lui, est un film très différent des précédents : plus rapide, plus monté, extrêmement maîtrisé et d’une justesse (de ton, de regard) vraiment bluffante. Il
évite aussi d’être le énième film sur le narcotrafic, Escalante cherche plutôt à observer la décomposition du climat d’un pays où le commerce de la drogue (et la parodie de lutte gouvernemental qui lui est soit-disant opposée) vampirise les relations humaines, gangrène le lien social, laisse les gens seuls, à la merci de la séduction du Mal. Bref, un survol très complet du problème et un bien puissant portrait du Mexique post-Felipe Calderón.

Amat Escalante est notre Bookhouse Boy de la semaine.

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| On trouve quoi comme nouvelle acquisition dans ta bibliothèque ?
"La ternura caníbal" de Enrique Serna (pas encore traduit en France, Ndr)

| Quel livre marquant as-tu découvert à adolescence et que tu possèdes toujours ?
"Making Movies" de Sidney Lumet. Le premier livre sur le cinéma que j’ai lu quand j’avais 16 ans et qui m’a ouvert les yeux sur le processus de création et le travail de mise en scène. J’avais adoré !
 
| Sans égard pour sa qualité, lequel de tes livres possède la plus grande valeur sentimentale, et pourquoi ?
"The Best of Life" (Le meilleur de Life Magazine, Ndr), de David E. Scherman. Je me rappelle encore regarder les photos de ce grand livre maintes et maintes fois quand j’étais petit et durant mon adolescence jusqu’à ce que je réalise mon premier court-métrage en utilisant seulement les images issues de ce livre.

| Tu prêterais lequel de tes livres à quelqu’un que tu voudrais séduire ?
"Sombre Printemps" de Unica Zürn
 
| Que trouve t-on comme livres “honteux” dans tes rayonnages ?
"Parties Intimes" (Private Parts) de Howard Stern, je me suis beaucoup marré en le lisant.
 
| Quels livres as-tu hérité de vos proches ?
"Opus eros: libro tabú "no apto para mojigatos"", "Rezos ateos: Huazamotoscora", "Pithecanthropus 2000: opus fusilado", "Opus rojos (Guerrilla literaria)"
Tous des livres de Evodio Escalante Vargas, mon grand père poète.

| Le livre que tu as le plus lu et relu ?
"Mon uItime soupir" de Luis Buñuel
"Images at the Horizon" de Werner Herzog
"Notes sur le cinématographe" de Robert Bresson

| Le livre qui suscite en toi des envies d’autodafé ?
Aucun, réellement.
 
| On te propose de vivre éternellement dans un roman de ton choix, tu optes pour lequel ?
"Robinson Crusoe" de Daniel Defoe

| Quel est l’incunable que tu rêverais de posséder, ton Saint Graal bibliophilique ?
| Au bout d’une vie de lecture, et s’il n’en restait qu’un ?
 ”The Best of Life”, afin de continuer de regarder ces images qui m’ont tant inspirées.

BOOKHOUSE BOY#30 | LUDOVIC CANTAIS | CINEASTE & PHOTOGRAPHE

Bouclons la boucle. J’ai découvert le travail de Ludovic Cantais en 2002 à l’occasion de la sortie en DVD de son magnifique documentaire sur Hubert Selby Jr. Entre temps, Ludovic traité pas mal de sujets, de l’art graphique (Charles Burns, Gary Panter/Stéphane Blanquet) à l’art contemporain (Jeremy Deller) en passant par le rock (un documentaire sur Lydia Lunch en 2008), sans oublier ses propres expositions de photos (La Part des Choses, mais surtout La Bibliothèque Fantôme en 2012 — ne faites pas l’économie de regarder ce petit film réalisé autour de cet excellent projet sur les livres abandonnés).
C’est pourtant pour l’un de ses plus anciens travaux (Hubert Selby Jr. : 2 ou 3 choses) qu’il sera l’invité du festival Hallucinations Collectives le vendredi 11 (pour une table ronde en compagnie de Frédérick Houdaer) et le samedi 12 avril (pour une diffusion de son documentaire suivi d’une rencontre avec son auteur), dans le cadre de la théma “New-York Underground”.
Ludovic Cantais est à cette occasion notre Bookhouse Boy de la semaine !

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| On trouve quoi comme nouvelles acquisitions dans ta bibliothèque ?
L’humeur vagabonde d’Antoine Blondin et La Ruche de Charles Burns

| Quel livre marquant as-tu découvert à adolescence et que tu possèdes toujours ?
Le Postier de Charles Bukowski.

| Sans égard pour sa qualité, lequel de tes livres possède la plus grande valeur sentimentale, et pourquoi ?
Le Démon de Hubert Selby jr, dédicacé par Selby le dernier jour du tournage.

| Tu prêterais lequel de tes livres à quelqu’un que tu voudrais séduire ?
Le Démon de H.Selby, Martin Eden de J. London, Mémoires sauvées du vent de R.Brautigan.

| Que trouve t-on comme livres “honteux” dans tes rayonnages ?
Beaucoup parmi ceux que je récupère dans la rue pour ma « Bibliothèque Fantôme »?

| Quels livres as-tu hérité de tes proches ?
Un balcon en forêt de J. Gracq, et de nombreux livres d’ Emmanuel Bove, de  Maupassant et  de Zweig.

| Le livre que tu as le plus lu et relu ?
Le Démon, Voyage au bout de la nuit, Une trop bruyante solitude, Tokyo Montana Express.

| Le livre qui suscite en toi des envies d’autodafé ?
Aucun, ils ont tous le droit vivre, même si par moment…

| On te propose de vivre éternellement dans un roman de ton choix, tu optes pour lequel ?
Le problème c’est que la plupart de mes livres de chevet finissent toujours très mal… alors…

| Quel est l’incunable que tu rêves de posséder, ton Saint Graal bibliophilique ?
Aucun, je ne suis pas spécialement fétichiste.

| Au bout d’une vie de lecture, et s’il n’en restait qu’un ?
Trop compliqué… Joker

HUBERT SELBY JR., 2 OU 3 CHOSES | LA LUNA PRODUCTIONS

BOOKHOUSE BOY#29 | MICHAEL SCHINDL | MUSICIEN

Dans une autre vie, je me suis longtemps occupé d’un label discographique. L’une de mes plus grandes fierté dans cette délicate discipline sportive est d’avoir sorti un album de hardcore/metal que je trouve — encore aujourd’hui — vraiment magistral. Je veux parler du “I can’t believe I was born in july" d’Impure Wilhelmina. Grace à Dieu, ou peut-être à la détermination de son guitariste/chanteur/compositeur, le groupe existe toujours, et vient de sortir son grand chef d’oeuvre : “Black Honey”, probablement un des disques que j’ai le plus écouté ces dernières années.
Michael Schindl, âme damnée, lyriciste sépulcral et riffeur génial est le Bookhouse Boy de la semaine.

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| On trouve quoi comme nouvelles acquisitions dans ta bibliothèque ?
Jean-Pierre Luminet, Le secret de Copernic, Bruno Latour, Petites leçons de sociologie des sciences. Des livres d’histoire des sciences.

| Quel livre marquant as-tu découvert à adolescence et que tu possèdes toujours ?
Le grand cahier d’Agota Kristof.

| Sans égard pour sa qualité, lequel de tes livres possède la plus grande valeur sentimentale, et pourquoi ?
L’intégrale de Lovecraft en trois tomes dans la collection « Bouquins ».

| Tu prêterais lequel de tes livres à quelqu’un que tu voudrais séduire ?
Il ne m’est jamais venu à l’idée de séduire avec un livre, peut-être parce qu’il ne me vient quasiment jamais à l’idée de séduire.

| Que trouve t-on comme livres “honteux” dans tes rayonnages ?
Les islamistes sont déjà là de Christophe Deloire et Christophe Dubois, ce qui fait de moi un dangereux islamophobe.

| Quels livres as-tu hérité de tes proches ?
Mes parents ont une belle bibliothèque, mais je vais devoir me remettre sérieusement à l’allemand. On y trouve notamment Also sprach Zarathustra dans une édition de 1918.

| Le livre que tu as le plus lu et relu ?
Probablement Apparition et autres contes d’angoisse de Maupassant, depuis l’adolescence. La Chevelure, La Tombe, Promenade, L’Auberge… 
J’ai eu pendant trop longtemps dans ma vie comme leitmotiv la dernière phrase de Courbataille, l’accusé dans La Tombe : « Faites de moi ce que vous voudrez ». Ceci permet de subir sans trop réfléchir, mais c’est un peu destructeur quand même…

| Le livre qui suscite en toi des envies d’autodafé ?
Aucun.

| On te propose de vivre éternellement dans un roman de ton choix, tu optes pour lequel ?
Par exemple la nouvelle « Jours oisifs sur le Yann » de Lord Dunsany. Le titre parle de lui-même.

| Quel est l’incunable que tu rêves de posséder, ton Saint Graal bibliophilique ?
Pour rester dans Lovecraft, le Necronomicon, relié en peau humaine, s’il vous plaît!

| Au bout d’une vie de lecture, et s’il n’en restait qu’un ?
La Bible.

Crédit photo : Erwan Vincent

L’ÂME EST LA-BAS | TRUE DETECTIVE ET LA LÉGENDE

par Arthur-Louis Cingualte

"I saw the light
that just buzzed
I saw the light
 but, my brain just buzzed
I cry because you never know
I cry because you will never know
just how black can an animal be?
how black can an animal be?
Dark like darkness
dark like a devil out in the woods now”

 Jeffrey Lee Pierce – A Devil in the Woods

Il s’est passé quelque chose d’important le dimanche neuf mars 2014 au soir sur HBO.

Quelque chose qui s’est modelé hors du plasma de nos écrans et s’est adressé directement à notre âme. Au terme d’un éprouvant périple dans les ténèbres ressuscitant nos doutes sur la nature humaine et nos terreurs les plus primitives nous avons pu observer la naissance d’une nouvelle et resplendissante étoile. L’intensité de son éclat, aujourd’hui encore inscrit dans nos rétines, nous rend plus forts, plus courageux. Il nous donne la ferme conviction que, comme le soulignait le poète du Grand Jeu, Roger Gilbert-Lecomte, seuls « les lueurs de nos voyants suffisent à indiquer la seule voie qui pourrait sauver l’humanité de son abjection sans bornes. » Si l’œuvre de Nic Pizzolatto nous fascine tant, c’est que nous manquions de voyants comme les détectives Rust Cohle et Marty Hart, à élever ; c’est que nous manquions de l’unique condition pour prononcer notre foi en une réalité supérieure : la Légende.


       


C’est comme l’outre-monde des âmes perdues que dans un très courte nouvelle Ambrose Bierce évoque le premier l’antique cité de Carcosa. Le narrateur y parvient dans un demi songe sans la reconnaître ; un temps, il est même persuadé en venir. Après quelques considérations solitaires entre des pierres tombales inégalement bousculées l’auteur trouve la sienne. Il découvre avec terreur qu’il est déjà mort. Pourtant, si tragique soi l’issue de son récit le lecteur n’accuse une véritable stupéfaction : il constate ce que l’auteur du Dictionnaire du Diable avait soigneusement exposé en introduction : « Il est différentes sortes de mort ; en certaines le corps demeure alors que, en certaines autres, il disparaît tout à fait en même temps que l’âme. Ceci n’advient communément que dans la solitude (telle est la volonté de Dieu), et, nul n’ayant assisté à la fin, nous disons que l’homme s’est perdu ou qu’il est parti pour un grand voyage, ce qui est l’exacte vérité ; mais parfois la chose s’est produite à la vue de plusieurs, et maints témoignages en fait la preuve. Il est une espèce de mort ou l’âme meurt, elle aussi, et l’on a vu ceci advenir alors que le corps restait vigoureux pendant de nombreuses années. Et parfois (nous en avons des attestations véridiques), l’âme meurt en même temps que le corps, mais, après un certain temps, elle est ressuscitée en ce lieu même où le corps tomba en poussière. » Bierce pose de nombreuses et vertigineuses questions : à quel moment possède-t-on son âme ? La trouverons-nous jamais si on la cherche ? Faut-il la perdre pour pouvoir véritablement la posséder ? La connaissons-nous seulement quand nous la savons perdu ? Autant d’interrogations auquel semble répondre le destin des personnages de la série True Détective.

Maggie, l’épouse de Martin Hart, note très justement que « Rust knew exactly who he was… and there was no talking him out of it[…] Marty’s single big problem was that he never really knew himself». C’est là, pourrait-on dire, toute la différence qu’entretiennent ceux qui ont perdu leur âme de ceux qui ne l’ont jamais cherché. C’est aussi ce qui rend ces deux personnages, l’un ésotérique, l’autre exotérique, si complémentaires. Ils sont à l’image du saint Libéral et du saint François du peintre vénitien Giorgione : ils portent à eux deux  les termes ésotériques de la conversation sacrée. Comme l’écrit Simone Weil, ils indiquent qu’il «faut préférer l’enfer réel au paradis imaginaire». La Louisiane, cette terre du sud plus bas que la mer, cette terre désolée par une fièvre atmosphérique, est ce là-bas, ce lieu qui, clos, favorise la contagion des rêves et permet la conquête de l’âme.  

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Giorgio Barbarelli, La Pala di Castelfranco (1503/1504)

Ahuri par l’aspect illusoire de sa vie familiale, tourmenté par la fragilité de son équilibre et de son bon-sens, cette locked room, ce paradis imaginaire, qui constitue the secret fate of all life, Hart est dévoré par son cœur (son nom, par ailleurs, semble même le signifier très clairement). La sécurité de l’enfant et la femme sont les colonnes qui soutiennent son édifice morale : il exécute Ledoux après avoir découvert les deux enfants qu’il maintenait prisonnier, il tabasse les deux jeunes majeurs qui se sont tapés sa fille, il apparaît sous son jour paternel quand la nymphette qu’il visite lui confie son dépucelage anale, il quitte le département de police après la découverte macabre d’un nourrisson explosé dans un micro-onde et enfin accepte de reprendre l’enquête qui le lie à son partenaire après avoir vu les images infectes d’une fillette – peut-être Marie Fontenot - livrée aux désordres d’une bacchanale folklorique. Plus Hart se rapproche du Mal, de sa substance, plus il purge ce qui fait défaut à son âme ; plus il fragilise son amnésie et perçoit l’ubiquité de la lutte à conduire. Il est l’ange qui a oublié avoir refusé le ciel pour confondre le Diable mais dont l’activité du cœur et l’intensité des désirs - même quand ils les conduisent à se noyer dans une capiteuse poitrine - lui dessinent le souvenir de cette promesse, de cette dette.

L’enquête que poursuit Marty, conduite par le cœur, concerne la justice. Si elle est tout à fait différente que celle que mène Cohle pour la restitution de son âme elle n’en est pas moins essentielle puisqu’elle en trace, comme les mangroves et les routes du bayou, les méandres. 

Pour celui qui recherche son âme tout est, en effet, différent. Il convient de s’enraciner dans l’exil. Il convient de n’observer aucune frontière entre le Bien et le Mal. Cohle est comme le poète : son singe sur l’épaule est son Virgile, les femmes et les enfants disparus ses Béatrice. Les similarités qu’il entretient avec lui ne se limitent toutefois pas un ordre iconographique et esthétique : elles sont aussi d’ordre pratique. Le soin qu’emploi l’enquêteur texan à se défoncer trahit une profonde analogie avec l’intoxication que recommande Roger Gilbert-Lecomte dans Monsieur Morphée, empoisonneur public – où ailleurs Baudelaire et d’autres - pour parvenir à mêler ensemble veille et rêve. L’objectif de cette configuration particulière des sens et de l’intellect, de « cet état provoqué » loin d’être illusoire, est de développer le troisième œil. Cette épiphyse révélée, cette voyance qui restitue « la mort dans la vie » et pénètre la réalité kaléidoscopique des mondes.

En conclusion de son essai, et avec une virtuosité rhétorique que n’aurait pas reniée Cohle, Gilbert-Lecomte, dévoile les vertus de cette hygiène : « Et les mutilations volontaires, les empoisonnements terribles des alcools qui roule l’être pantelant aux rivages de la mort, les coups de tête dans les murs, toutes les souffrances à soi-même infligées sont les seuls critériums qui m’assurent des hommes assez physiquement désespérés, assez mort à leur propre individu pour montrer sur leur visage les sarcasme impassible du désintérêt devant la vie, gage unique de tous les actes surhumains.» Ainsi, quand Rust répond à Marty, qui interroge l’objectivité de ses arguments pour reprendre l’enquête, qu’il a été « functional, but hammered», nous pouvons entendre « fonctionnel puisque défoncé ». En entretenant un état que la philosophe Simone Weil définit comme un « instant d’arrêt, de contemplation, d’intuition pure, de vide mental, d’acceptation du vide moral qui concentre les conditions pour être capable de surnaturel »il agit, tant auprès du Mal que du Bien, sur la dimension mythique de l’enquêteIl est le héros qui, au prix de nombreux sacrifices et de souffrances, de visions et de maléfices – notamment lorsqu’il suggère le suicide à la Médée du bayou – peut alors écarter le voile hallucinatoire de la réalité matérielle.
Et de la même façon que le héros, seule la réappropriation finale de son âme peut convenir du bon usage de son pouvoir surhumain.

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«Marty, this is the place»C’est uniquement là où le Mal est le plus intensément présent que se révèle le bien. Si l’Adversaire est absent, l’Ange l’est tout autant.
Au bout du labyrinthe en ruine de Carcosa, Cohle guidé, par la voix du vrai monstre-de-la-fin-du-rêve entrevoit ce que Jorge-Luis Borges nomme « l’imminence d’une révélation qui ne se produit pas » (puisqu’elle se produit ailleurs) sous la forme d’un maelström cosmique qui préfigure la substance absorbante au sein de laquelle il va, au terme de son coma, reconquérir son âme. Rien d’hallucinatoire ici, Rust Cohle est juste parvenu à l’ultime étape de son initiation. Le labyrinthe n’est qu’un objet allégorique. Le détective se dépouille de sa divinité imaginaire, il devient la partie qui imite le tout, il jongle avec des volcans. « Take of your mask » crache furieusement Errol Childress à Cohle l’invitant à mourir avec lui, sa lame lui fouillant le ventre. Mais ce que ne sait pas le monstre-de-la-fin-du-rêve, grisé par ses délires de toute-puissance, c’est que, de masque, le détective n’en porte plus. Comme le chante le trio mystique Sun City Girls « when I was dead I looked excatly like you. Now I’m alive where nothing is true. » : il a souffert la révélation de son âme il s’est incarné.

A l’intention de celui qui a échoué à le perdre dans une spirale qui jamais ne se boucle, il peut alors emprunter les mots que prononce le Roi d’Arabie à l’orgueilleux Roi de Babylone dans un conte du maître des dédales, Borges : « Ô Roi du temps, Substance et Chiffre du Siècle ! En Babylonie, tu as voulu me perdre dans un labyrinthe de bronze aux innombrables escaliers, murs et portes. Maintenant, le Tout-Puissant a voulu que je montre le mien, où il n’y a ni escaliers à gravir, ni portes à forcer, ni murs qui empêchent de passer. » Que la gloire soit à celui qui au cœur de l’abîme du Mal, se relève.


       

« La création, nous indique Simone Weil, c’est le bien mis en morceaux et éparpillé à travers le mal. » Rust a raison de reprendre Hart qui constate fataliste l’immensité obscure : la lumière ne se mesure pas à son rayonnement mais à son éclat. 

 L’étoile qu’invoque True Detective brille intensément. Elle est suspendue dans le soir afin que, comme pour les héros de la mythologie, nous puissions garder la mémoire de quelques victoires sur les ténèbres.

Notre âme arraché au Mal, là-bas, il nous incombe à nous, maintenant, de multiplier les astres pour achever le dessin d’une toute nouvelle constellation.


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Arthur-Louis Cingualte, né à la Rochelle en 1984,
est l’auteur de courts textes publiés dans la revue
« l’Ampoule » des éditions de l’Abat-Jour et sur la
plateforme d’écriture des éditions F4. Il est
également doctorant et chargé de cours en
histoire de l’art contemporain à l’université
de Poitiers où il achève une thèse sur
l’esthétique du voyeurisme.

INTERVIEW | BOOKHOUSE BOY | MATTHEW STOKOE

Le Feu Sacré Publishing’s “Bookhouse Boys Questionnaire”.
Eleven questions asked each week to a writer, a publisher, a bookseller, a musician, a director, a friend, about the relationships we have with our books and our library collection
s.
Today, Matthew Stokoe, one of my favorite noir english writer !

| Which books did you buy lately for your own collection ?
Recently I’ve been buying books to help research my next novel - five or six books from the eighties and nineties about ninja - the ones with the blurry black and white photos of supposed ninja (some of them obvious nutcases) demonstrating various techniques. I’m not so much interested in the fighting aspect as in a spiritual discipline they were supposed to practice called kuji or kuji-in. I’ve also just bought The Magician, His Training and Work by W.E. Butler and Learning Ritual Magic by John Michael Greer, Clare Vaughn and Earl King Jr. These books are again for research, although I’ve always been fascinated with the notion of ceremonial magic and the enormous body of spiritual architecture that surrounds it.

| Which striking book did you discover during your teens, that you still have ?
In my teens I read a lot of Alistair MacLean and Desmond Bagley and I think I still have one of MacLean’s kicking about somewhere. Though I never really think of those two guys as influences, as I write this I realise that they probably taught me a lot about what keeps a novel rocking along. They also taught me about the necessity of appearing to have convincing knowledge of whatever subject you’re writing about, and by that I mean, at least sometimes, how to fake something convincingly! The most influential book, though, that I ever read, I read in my early twenties - Last Exit to Brooklyn by Hubert Selby Jr. It was this book that really opened my eyes to the potential beauty of language, even more so as Selby use his wonderfully lyrical prose to describe a very grim and violent world.

| Regardless of its intrinsic qualities, which one of your books has the greatest sentimental value, and why ?
One of my own books? Of course they are all sentimental to me, but Empty Mile is the one that really cut the deepest. It was harrowing to write as I had to access a lot of the less pleasant stuff I had done, or been through in my own life in order to create the story. Though it is not autobiographical, there is more of me, a lot more, in that book than in the others and the process of writing it is a dark ghost that haunts me still.

| Which one would you lend to someone you would like to seduce ?
Something very long and very slow in the hope that they’d end up fucking me out of sheer boredom.

| Do you have any book that you feel “ashamed” of keeping in your library ?
I have a couple of signed books by a rather inferior, but well known, horror writer that I keep in the hope that they might be worth a few bucks one day. But basically, the only book I’d ever really feel ashamed of owning would be one that was poorly written or which espoused hate crimes. Graphic content, as you might guess, is not something I take much offence at.

| What books did you inherit from your relatives ?
The Oxford English dictionary, a book that still faintly smells of my dead sister’s perfume and which I take out on occasion to turn the pages, to feel the paper, to remember….

| The very book you did read and re-read the most ?
The Alexandria Quartet by Lawrence Durrell - I’ve never actually quite finished it, but I have read about half of it at least 7 or 8 times. I love the evocation of Alexandria in the 1950s, the strands of madness and nymphomania. But most of all I love the beauty of its prose. The story is slightly spoiled for me as the edition I have lists “work notes” in the afterward - points that Durrell figured he might use to expand upon the story - what fucking idiot editor made that decision, I don’t know, but it effectively destroys the idea of the novel as an account of a real world that exists somewhere, with real people and real problems, and turns it into an intellectual exercise instead. Even so, it’s fabulous writing. The other books I have most re-read are by Raymond Chandler - particularly The Big Sleep and The Lady in the Lake. Again, a very lyrical writer and I just love that Southern Californian world of the 30s and 40s. I dip into his books regularly. While writing Colony Of Whores my computer monitor stood on an omnibus edition of his works. He is, I think, the writer who has influenced me the most. Plot, beautiful language, California, a view of society as an essentially corrupt mechanism bent on ruining the common man, and a view of the common man as essentially honourable and worthy and therefore constantly at odds with the society in which he lives…. Wow, what more could you want from a writer?

| The book that makes you want to do an auto-da-fé ?
You mean pronounce sentence and carry out a punishment? Well, I always thought American Psycho was a bit overrated, but I wouldn’t go so far as to say it makes me want to perform an auto-de-fe.

| If you were proposed to live eternally in the novel of your choice, which one would that be ?
Less Than Zero by Bret Easton Ellis

| Which is the incunabulum that you dream of owning, your personal bibliophilic Holy Grail ?
Well, they are not incunabula as they miss the cut-off by five hundred years, but I’d love to own first editions of all of Chandler’s books. Either that, or some obscure text on alchemy.

| At the end of a reader’s life, if there should remain just one last book ?
You mean, if I could take one book with me when I die? Or something like that? I wouldn’t bother - if we are still in a state where words on a piece of paper are necessary when we pass over, then I’m going to be seriously disappointed.

BOOKHOUSEBOY#28 | MATTHEW STOKOE | AUTEUR

J’ai refermé Empty Mile de Matthew Stokoe terriblement ému. Ainsi, l’éprouvante brutalité de La Belle Vie son précédent roman  masquait bel et bien la discrète sensibilité de son auteur, ainsi que d’encore plus grandes qualités de conteur.
La Belle Vie et Empty Mile sont deux romans-miroirs assez fascinants à éplucher. Le premier se déroule dans un cadre urbain (Los Angeles), le second est un roman quasi pastoral. Le personnage principal de La Belle Vie est le prototype du sale mec, narcissique et arriviste, le protagoniste majeur d’Empty Mile est au contraire un type décent (en dépit de tous ses mauvais choix). Dès lors, ce qui fait lien entre ces deux mondes se résume à l’influence de leur environnement toujours dépeinte comme néfaste — sur les personnages, et à la question de la culpabilité que Matthew Stokoe travaille en profondeur, comme peu y sont parvenus. Ce dernier thème ne serait cependant pas aussi puissant si l’auteur n’était pas capable en quelques lignes de faire instantanément exister chacun de ses personnages, même les plus secondaires, de leur donner immédiatement une folle épaisseur (je pense notamment à la puissante relation que Johnny entretien avec Stan, son frère mentalement diminué, dans Empty Mile).
Chez Stokoe, Dieu est évidemment mort. Le pardon n’est donc pas une affaire de transcendance. Le seul salut qui compte, c’est celui que l’on s’octroie à soi-même. Et nous savons à quel point nous pouvons être pour nous-mêmes des juges plus impitoyables que Dieu lui-même…
Aussi généreux dans ses romans que dans ses réponses, Matthew Stokoe est notre Bookhouse Boy de la semaine !

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| On trouve quoi comme nouvelles acquisitions dans ta bibliothèque ? 
Récemment, j’ai acheté des livres qui m’ont servi dans mes recherches pour mon prochain roman — cinq ou six livres des années 80 et 90 sur les ninjas —, ceux avec des photos noir et blanc assez floues représentant de prétendus ninjas (dont certains semblent véritablement cinglés) en pleine action. Je ne suis pas tant intéressé par l’aspect “combat” de la chose que par les disciplines spirituelles qu’ils sont supposés pratiquer (appellés kuji or kuji-in).
J’ai aussi acheté The Magician, His Training and Work de W.E. Butler, et Learning Ritual Magic by John Michael Greer, Clare Vaughn et Earl King Jr. Ces livres me servent aussi pour mes recherches, même si je dois dire que j’ai toujours été fasciné par la notion de cérémonies magiques et par l’énorme corps architectural de spiritualité qui l’entoure.

| Quel livre marquant as-tu découvert à l’adolescence et que tu possèdes toujours ?
Pendant mon adolescence, j’ai beaucoup lu Alistair MacLean et Desmond Bagley, et je pense que j’ai toujours un livre de MacLean qui doit trainer quelque part chez moi. Bien que je pense qu’aucun de ces deux écrivains ne m’ait jamais influencé, je réalise en te répondant qu’ils m’ont tout de même appris beaucoup à propos de ces petites choses qui rendent une nouvelle passionnante de bout en bout. Ils m’ont également convaincu de la nécessité de se documenter, peu importe le sujet sur lequel vous écrivez. Et par cela, j’entends aussi être capable de feindre de manière très convaincante posséder certaines connaissances quand cela s’avère nécessaire.
Ceci dit, le livre qui m’a le plus influencé et que j’ai lu autour de mes vingt ans, c’est Last Exit To Brooklyn de Hubert Selby Jr. Ce livre m’a véritablement ouvert les yeux sur la beauté potentielle du langage, et même bien plus, bien que Selby utilise sa merveilleuse prose lyrique pour décrire un monde sinistre et violent.

| Sans égard pour sa qualité, lequel de tes livres possède la plus grande valeur sentimentale, et pourquoi ?
Tu veux parler d’un de mes livres ? Bien sûr, ils me sont tous chers, mais Empty Mile est celui qui m’a écorché au plus profond. Il a été déchirant à écrire tant j’ai du aller fouiller profondément dans des choses que j’ai faite, ou par lesquelles je suis passé dans ma propre vie pour raconter cette histoire. Bien que ce ne soit pas une histoire purement autobiographique, j’ai mis dans ce livre bien plus de moi que dans les autres et le processus d’écriture a été un fantôme noir qui me hante encore aujourd’hui.

| Tu prêterais lequel de tes livres à quelqu’un que tu voudrais séduire ?
Quelque chose de très long et de très lent, dans l’espoir que ça finisse par lui donner envie de baiser avec moi pour compenser l’ennui profond.

| Que trouve-t-on comme livres “honteux” dans tes rayonnages ?
Je possède une paire de livres dédicacés par un écrivain d’horreur plutôt médiocre — bien que très connu — que je garde dans l’espoir qu’un jour ils vaudront plus que quelques dollars.  Mais en fait, le seul livre que je possède et qui me remplit de honte est un de ces livres très mal écrits sur les crimes de haine. Le contenu graphique, comme tu peux l’imaginer, n’est pas le genre de chose qui m’offusque.

| Quels livres as-tu hérité de tes proches ?
Le dictionnaire anglais d’Oxford, un livre qui sent toujours légèrement le parfum de ma sœur décédé, je le sors parfois pour tourner les pages, sentir le papier, et penser à elle…

| Le livre que tu as le plus lu et relu ?
Le Quatuor d’Alexandrie, de Lawrence Durrell — en fait, je ne l’ai jamais vraiment fini, mais j’en ai lu une bonne moitié à peu près 7 ou 8 fois. J’aime l’évocation d’Alexandrie dans les années 50, avec ce brin de folie et de nymphomanie. Mais par-dessus tout, j’aime la beauté de sa prose. Le récit est légèrement spoilé, je trouve, car l’édition que j’ai dévoile des “notes de recherche” en fin de volume — des situations que Durrell pensait développer dans l’histoire. Quel abruti d’éditeur a pris cette décision, je ne sais pas, mais ça détruit effectivement l’idée du roman comme compte-rendu d’un vrai monde qui existe quelque part, avec de vrais gens et de vrais problèmes, et le transforme en un simple exercice intellectuel. Quoi qu’il en soit, c’est fabuleusement écrit.
Les autres livres que j’ai le plus relu sont ceux de Raymond Chandler — particulièrement Le Grand Sommeil et La Dame du Lac. Lui aussi, un écrivain vraiment lyrique, et j’adore ce monde de la Californie du sud des années 30 et 40. Je me plonge très régulièrement dans ses livres. Pendant que j’écrivais Colony of Whore (le prochain livre de Stokoe à paraitre début 2015, ndr), l’écran de mon ordinateur s’est changé en une édition omnibus de son œuvre. Il est, je pense, l’écrivain qui m’a le plus influencé. Intrigue, beauté du langage, Californie, ce regard sur la société vue comme un mécanisme essentiel et corrompu résolu à écraser le commun des mortels, et ce regard sur lui comme un être honorable et digne d’estime, et par conséquent constamment en désaccord avec la société dans laquelle il vit… Wow, qu’est-ce qu’on pourrait demander de plus à un écrivain ?

| Le livre qui suscite en toi des envies d’autodafé ?
Tu entends par là prononcer une peine et la mener à exécution ? Eh bien, j’ai toujours pensé qu’American Psycho était un peu surestimé, mais pas au point d’avoir envie de le brûler.

| On te propose de vivre éternellement dans un roman de ton choix, tu optes pour lequel ?
Less Than Zero, de Bret Easton Ellis

| Quel est l’incunable que tu rêves de posséder, ton Saint Graal bibliophilique ?
Bon, ce ne sont pas des incunables, puisqu’ils échappent à cette catégorie à cinq cents ans près, mais j’aimerais posséder les premières éditions de tous les livres de Chandler. Ceux-là, ou alors quelques obscurs textes traitants d’alchimie.

| Au bout d’une vie de lecture, et s’il n’en restait qu’un ?
Tu veux dire, si je dois emporter un livre avec moi le jour où je meurs ? Quelque chose dans ce goût là ? Ça ne me tracasserait pas – si nous sommes encore dans un état où les mots imprimés sur du papier ont de l’importance quand on rend l’âme, alors je vais être sacrément déçu.

MATTHEW STOKOE / SITE OFFICIELSÉRIE NOIRE / GALLIMARD

BOOKHOUSE GIRL#27 | MARINA DE VAN | CINEASTE

Dark Touch est de loin le meilleur film que j’ai pu voir au dernier Festival de Gerardmer. Et accessoirement l’un des plus beaux — mais aussi l’un des plus radicaux  longs métrages fantastiques sortis ces dernières années.
Vous dire ce qui m’a ému dans ce film serait vous raconter un peu trop de choses sur ce qui en fait le sel, je me contenterais donc de vous suggérer d’aller le voir, puisqu’il sort aujourd’hui.
Marina de Van, son maître d’oeuvre, est notre Bookhouse Girl de la semaine.

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| On trouve quoi comme nouvelle acquisition dans votre bibliothèque ?
Frankenstein, de Mary Shelley.

| Quel livre marquant avez-vous découvert à l’adolescence et que vous possédez toujours ?
Tristesse et beauté, de Yasunari Kawabata.

| Sans égard pour sa qualité, lequel de vos livres possède la plus grande valeur sentimentale, et pourquoi ?
Aucun de mes livres n’a de valeur sentimentale pour moi.

| Vous prêteriez lequel de vos livres à quelqu’un que vous voudriez séduire ?
Le Démon, d’Hubert Selby Jr.

| Que trouve t-on comme livres “honteux” dans vos rayonnages ?
Pour ne pas être prise en défaut, je les jette après lecture, donc je ne me souviens pas…

| Quels livres avez-vous hérité de vos proches ?
Aucun à ma connaissance.

| Le livre que vous avez le plus lu et relu ?
La recherche du temps perdu, de Proust.

| Le livre qui suscite en vous des envies d’autodafé ?
C’est comme les livres honteux, c’est parti depuis longtemps à la poubelle, et j’en ai perdu le souvenir.

| On vous propose de vivre éternellement dans un roman de ton choix, vous optez pour lequel ?
La recherche du temps perdu.

| Quel est l’incunable que vous rêvez de posséder, votre Saint Graal bibliophilique ?
Il n’y en a pas. Je n’ai pas ce genre de rêve.

| Au bout d’une vie de lecture, et s’il n’en restait qu’un ?
La recherche du temps perdu.