S’EN FOUT DE L’UNIVERS CONNU #03 | JOURNAL FRAGMENTAIRE & DÉRISOIRE

Mercredi 2 juillet 2014 | Capitale de la République Mondiale du Néant

Gabriel Garcia Marquez à l’honneur d’Une vie, une œuvre. Vers le milieu du programme, les invités évoquent ses années Parisiennes, période de vaches maigres puisque venu en France afin de devenir correspondant Argentin pour Le Monde avant de se faire mystérieusement remplacer.
Gustavo Guerrero (enseignant en histoire culturelle et littéraire de l’Amérique latine & responsable du domaine hispanophone chez Gallimard) évoque alors une certaine “Madame Lacroix” qui logea gratuitement Marquez durant une année entière (avant d’aider de la même manière Mario Vargas Llosa quelques temps plus tard). Une archive est diffusée : « Il faut laisser leur chance aux gens. A moi on m’a toujours laissé ma chance », dit cette brave madame Lacroix.

Gustavo Guerrero parle ensuite de ces hommes et femmes venus « en Europe comme un voyage initiatique qu’ont pratiqué beaucoup d’Américains du nord et du sud (…) à la recherche d’une certaine modernité (…) à la recherche de la Capitale de la République Mondiale de l’Être »
Cette solidarité, conclut-il, c’était « l’esprit de la France d’après-guerre (…) On a beaucoup de récits de latino-américains qui en parlent, notamment Julio Cortazar qui a beaucoup raconté cette générosité des gens qui ont rendu plus humains les rapports entre la ville et les gens ».

Tout cela sonne comme le lointain écho d’un monde définitivement enterré. “Donner sa chance”, “Solidarité”, “don de soi”, autant de mots et d’expressions que les classes populaires partageaient et qui sont devenus l’apanage d’une poignée de gens de gauche ; une sagesse commune devenue la conscience d’aucuns.
Et puis que dire de ce “Paris, Capitale de la République Mondiale de l’Être" ? Quelle image sublime qu’on peut chercher jusqu’à en user ses semelles dans ce Paris d’aujourd’hui, muséifié, festivisé, Forum-des-Hallisé — raide-mort — à l’exception de deux/trois âmes et d’une poignée d’endroits.

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Vendredi 4 juillet 2014 | Le ciel des bleus

20h. J’écoute l’Ode à la joie & savoure le non-bruit des klaxons.

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Samedi 5 juillet 2014 | Norlande

En ce moment, je lis tout en vrac, par petits bouts, dans n’importe quel sens, sans aucune logique. Le journal de Witold Gombrowicz, Mars de Fritz Zorn, le journal d’Abellio. Le seul livre que je suis parvenu à lire d’une traite c’est le Norlande de Jérôme Leroy, et c’est un livre pour ado. Dois-je m’inquiéter de mes facultés de concentration ?
En ouvrant ce livre, j’ai cherché à vérifier si Leroy a réussi à faire avec le “roman jeunesse” ce qu’il a réalisé avec le roman noir en écrivant Le Bloc. La réponse est oui. On reconnait un grand écrivain à la capacité qu’il a à s’adapter à son lectorat, à répondre aux attentes du genre et du public ciblé tout en imposant ses propres exigences stylistiques et thématiques. Le Bloc est un pur roman noir sur l’extrême-droite française, mais raconté du point de vue de l’adversaire. Pour comprendre ces personnages, il faut littéralement se glisser dans leur peau. L’expérience est troublante car extrêmement bien documentée et génératrice d’une grande empathie à l’égard de l’Ordure. Il s’agit donc de démonter les mécanismes de l’idéologie xénophobe en l’intégrant en soi, la dénoncer avec intelligence, sans avoir pour autant en passer par le roman dit engagé. Et il fallait bien un romancier communiste amoureux de la bonne littérature française — celle de droite — pour parvenir à un tel résultat.

Norlande parle d’un sujet sensiblement le même, mais en décalant l’action dans un autre pays, et l’abordant d’un autre point de vue. Le livre s’inspire du massacre d’Utoya par Anders Behring Breivik. Leroy parle des problèmes posés aux social-démocraties d’Europe du Nord, du retour de la pulsion fasciste, d’engagement politique, de violence, de la perte de l’innocence. On voit bien à quel niveau d’exigeance Jérôme Leroy place la littérature — qu’elle soit ou pas jeunesse —, à quel point l’auteur ne considère jamais comme optionnelles la curiosité et l’intelligence de son lecteur.
Concernant Norlande, pas question de se placer du point de vue du Mal, en revanche. Leroy savait au moment de rédiger ce livre ce qu’il peut y avoir d’insoluble et d’ouvertement obscène dans ce geste, et laissera à Laurent Obertone le loisir de foncer droit dans le mur avec cette démarche (Utoya, Ring, 2013). Le récit de Jérôme Leroy, lui, travaille plutôt le portrait d’une adolescente rescapée du massacre rongée dans sa chair et sa conscience par la culpabilité du survivant. Ce livre est son journal de convalescence, un roman épistolaire à sens unique, écrit à sa correspondante française, qui n’est personne d’autre que le personnage de La Grande Môme, son précédent roman pour ados qui parlait, lui, d’idéalisme et de lutte armée… Autant dire qu’on lui est reconnaissant de ne pas baisser les yeux quand notre sale époque le cherche du regard.

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Lundi 7 juillet 2014 | This is 40

J’ai 40 ans. Voilà, c’est fait.
Pour ma midlife crisis, j’achèterais bien une Porsche avant de quitter ma vieille épouse pour une belle et jeune fille, le souci, c’est que je déteste conduire et que je n’ai pas eu besoin de tout abandonner pour vivre avec une jeune et belle femme.
Pour ma crise de la quarantaine, je m’offre donc une nouvelle collection de livres co-dirigée avec Alain Jugnon. J’y reviendrais.

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Mardi 8 juillet 2014 | L’élite est entrée sans prévenir

La culture générale.
Quand j’étais gamin, j’en manquais terriblement.
Quand j’étais gamin, on me répétait tout le temps « si t’en as pas, t’es mal barré dans la vie ». J’en ai longtemps fait qu’à ma tête, avec ces recommandations, jusqu’au jour où je me suis rendu compte qu’avoir de la culture G., c’était pas un truc optionnel, c’était juste le minimum syndical pour être un homme à peu près sortable.
Mais ça, c’était avant. J’ai un peu de mal à situer le moment où la “culture générale" a été rebaptisé "culture d’élite" par toute une nouvelle génération. C’est cette chronique du dernier EP de Lucio Bukowski qui me rapporte à ces pensées. Si j’en crois l’auteur de ses lignes, son rap est “élitiste" car l’auteur y parle pêle-mêle de Rembrandt, de William Saroyan, d’Héraclite, de Pink Floyd, du Christ ou encore de Prométhée, que son style est "pédant”, et que comprendre ses textes “nécessite une culture encyclopédique”.

« Les curés libéraux ont révisé les psaumes,
Ils ont même appris aux pauvres à mépriser les pauvres »
disait L.B. dans Les faiseurs d’illusions sortent des lapins morts de leurs chapeaux. Poussons le vice jusqu’à dire qu’ils ont également appris aux classes populaires à mépriser la connaissance, à leur faire accepter l’idée qu’elles n’étaient bonnes qu’à avaler la culture de masse.
Élitiste ? Nous parlons bien d’un artiste issu du peuple, utilisant une musique populaire dans le but de partager son amour pour un certain nombre de figures issues du réservoir du grand savoir commun. On est vraiment dans l’inversion des valeurs la plus complète. Car quand bien même ces références seraient issues d’une prétendue culture bourgeoise, au nom de quoi il serait interdit d’y toucher ? Souvenons-nous de la manière dont les punks à la fin des années 70 se réapproprièrent la figure de Beethoven via leur fascination pour Orange Mécanique. Et ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres.
La “culture élitiste “est une pure invention, seuls existent différents modes d’approche et de réappropriation des pratiques et des créations humaines. Ces auteurs, ces livres, ces films, ces peintures ; ces références sont à nous, bordel, citons-les, transformons-les, faisons-les parler, réapproprions-les nous, intégrons-les à nos panthéons personnels, faites-leur prendre l’air, faisons notre travail de transmission en tant qu’artistes, éditeurs, journalistes ou simples amateurs, et ne laissons surtout pas l’ennemi coloniser notre langue et nous faire douter de nos pouvoirs d’alchimistes.

(F.T.)

VOYEURISME ET VOYANCE | COSMÉTIQUE DE LA DÉESSE POSTMODERNE

UNDER THE SKIN | JONATHAN GLAZER
par Arthur-Louis Cingualte

« Avivant un agréable gout d’encre de Chine une poudre noire pleut
doucement sur ma veillée. – Je baisse les feux du lustre,
Je me jette sur le lit, et tourné du côté de l’ombre
je vous vois, mes filles ! mes reines ! »
Arthur Rimbaud, Illuminations

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Scarlett Johansson dans Under the Skin ressemble plus à Scarlett Johansson que Scarlett Johansson elle-même.
Il est bien entendu inutile de préciser que lorsque l’on invoque une véritable Scarlett  Johansson, c’est à son image que l’on songe. Qu’est  ce  qui  en  ce  monde  existe  vraiment  si ce n’est ce qui n’est pas de ce monde ? s’interroge très justement – et de la même façon que Jonathan Glazer - l’auteur italienne Cristina Campo. Quels sont les termes de l’altérité que dissimulent les images ? Quelle réalité dissimulent-elles ? La cosmétique de représentation de Scarlett Johansson est le véritable sujet d’Under the Skin. La célébrité astrale de l’actrice est la condition indispensable au propos ésotérique du film ; elle est l’appareil par lequel l’inconscient du spectateur est contaminé, renversé, projeté ailleurs. Scarlett Johansson est de ces déesses - passées avec la modernité de la prière au fantasme - dont le corps n’a de réalité que dans sa représentation. Ce sont des myriades de désirs qui dessinent sa figure et orchestrent son attitude. La fièvre érotique qu’elle inocule à chacun de ses voyeurs n’a été, en effet, qu’un très court temps - celui de sa toute première modélisation dans le plasma de nos écrans – passive.
Offerte à tous les regards mais à jamais impossédable comme les odalisques peintes par les orientalistes, son environnement, si il est alternatif, est bien réel : c’est celui qui laisse entrevoir la coulisse, l’outre-scène. En effet le télescopage incoercible de son motif restitue les modalités d’une expérience subjective qui favorise l’articulation du regard voyeur – comme la déesse primitive, son icone ou sa peinture, à la faveur d’un dispositif sacré et fantasmatique, elle peut être observée par la multitude mais toujours son vertige conviendra à une expérience individuelle. Devant son motif chacun est convaincu d’être son unique Pygmalion. Là réside son prodige mais aussi son ensorcelant abîme. La femme qui s’offre au spectateur comme un tableau composé à jamais est, pour un esprit contemplatif, le plus grand des dangers  prévient l’admirable poétesse Djuna Barnes. L’image de la déesse est un péril dont on peine souvent à mesurer la menace : elle se nourrie du désir sans jamais le satisfaire ; elle est sa matrice mais aussi son leurre et sa fin sans cesse renouvelée.
L’image photographique, comme avant elle la peinture, est une technique de représentation si vraisemblable qu’elle constitue - lorsqu’elle est multipliée, que sa forme est transcendée et que son objet est transfiguré en direction du désir, qu’il tend à l’illusion du charnelle - une toute nouvelle peau.

Si on ne connaît un individu que par les représentations que les autres – et lui-même – en font, imaginez les canyons galactiques, les distances folles qu’élaborent les images de la star pour situer au spectateur sa pure divinité. Plus encore qu’un cosmos entier c’est un renversement des mondes que sa présence magique élabore. Son poison, son parfum entêtant permet alors, tirant rideaux et voiles, de passer de la scène à l’outre-scène. Elle réclame une amplification du regard voyeur – sa métamorphose en pure voyance. A cet instant comme le grave William Blake sur la couverture de ses Visions des Filles d’Albion, l’Œil voit plus que le Cœur ne sait.

Un plan fixe : une guirlande de phosphorescences se déplace, suspendue, lentement dans l’aube. Cette vision, malgré l’argument commercial du film, évoque plus quelques insolites étoiles qu’un engin spatial. C’est bien là, prononcée, tout la subtilité d’Under The Skin : il n’y a de parfaitement extraterrestre au commun des mortels que la Star ; la star qui siège, dans les confins de la Californie, juste à l’extrême limite de l’occident, au seuil du cratère des mondes. Comme il l’explique lors d’un entretien réalisé pour les Cahiers du Cinéma, Jonathan Glazer ne fait pas d’énigme quand à cette dimension seconde, ésotérique, de son œuvre : Quand j’ai proposé le rôle à Scarlett, je savais exactement ce que je voulais : elle, déguisée, seule  en  Écosse.  […]  Il  y  a  quelque  chose  de  génial  dans  le  fait  qu’elle  si  réifiée  par  les médias,  transformée  en  objet  médiatique.  Une  star  est  toujours  une  sorte  d’extraterrestre. Les photographies qui multiplient sa figure jusqu’à tenter l’ubique, dévoilent ses courbes capiteuses et son visage sans cesse, dans le détail, maquillé et redessiné, nous le confirment : Scarlett Johansson, sex-symbol, déesse postmoderne est dans l’éther moderne, c’est-à-dire dans l’écran, un espace autonome, parfaitement inaccessible, qui dispose de ses propres limites. Scarlett johansson existe ailleurs. Ajustée aux topiques plastiques modernes - toujours plus bonne que belle, plus inquiétante que rassurante mais tout aussi proche que distante - elle apparaît pourtant bien là, dans la rustique et prolétarienne Ecosse, l’endroit le plus improbable, le plus incommode au monde pour accueillir sa divinité mais le plus pratique pour dissimuler l’éclat de ses milliers de paillettes.

Under the Skin procède à la matérialisation de Scarlett Johansson hors de son support photographique, à son extraction de l’image. Jonathan Glazer à la faveur d’un effet dialectique très éloquent indique très bien ces instants d’entrées de la sortie de l’image - alors que les prétendants de Scarlett Johansson s’enfoncent dans l’espace impénétrable et parfaitement négatif de la pellicule cette dernière, à la faveur d’un épais et lumineux brouillard rencontré sur un pont délaisse la prédation pour la connaissance. Rentrer  dans l’objectif  et  sortir  de  l’image  revient  à  rentrer  dans  la  rétine  et  sortir  de  l’outre-scène.
L’image de l’actrice devient véritablement une peau, elle s’incarne charnellement. Une scène inaugurale dans laquelle Scarlett Johansson subtilise l’apparence de son avatar réel qui cache sa fameuse blondeur sous une perruque brune illustre très bien ce franchissement d’un espace à l’autre.

       

Le dispositif se répète invariablement comme pour démontrer l’uniformité des désirs que sollicite la déesse. Il n’y plus aucune perspective, l’espace est constant, l’actrice recule mais ne s’enténèbre pas, elle laisse tomber un à un ses voiles, se retourne, aguiche mécaniquement et continue, à reculons, d’avancer, alors que son prétendant nu, fakirisé, s’enfonce, sans s’en rendre compte, dans une fange noire à mesure qu’il tente de se rapprocher, qu’il tente de toucher. Plus loin, noyé dans la matière liquide, il sera comme digéré, sa substance et sa chaire propulsées hors de son enveloppe ; dans cet ailleurs inenvisageable et profondément hermétique pour celui que le désir aveugle.

Les prétendants sont comme ahuris par une passion inespérée qui trouve, contre toutes attentes, son objet manifesté. Un personnage se pince même pour bien y croire et ne se réveille pas. Ils subissent le sort de ceux qui s’approchent trop près de la Vérité, de ceux qui ont la prétention de pouvoir lui convenir : ils naufragent. Céline qui en est revenu, détruit, rendu à son unique ombre, le souligne très justement il faut mettre la  peau sur  la  table.  Sinon  vous  n’avez  rien.  Mais plus encore que chez Céline, dont l’objectif était en quelque sorte prométhéen, les prétendants sont absorbés par l’image même de leur désir projeté. Piégés, trop ignorants, ils ne reconnaissent pas la déesse et court-circuitent, incapables de la considérer convenablement, la voyance absolue qu’ils ont furtivement acquise. Elle se retourne contre eux. Leur âme trop faible, trop impure ils ne leur restent plus qu’à s’évanouir dans le néant, cette matière noire qui compose l’écrasante majorité de la substance du cosmos. Ils ont manqué l’étoile. Ils s’agrègent dans l’image même de leur propre désir.

Il est nécessaire, pour celui qui veut restituer un temps la géométrie primitive de, non pas désirer charnellement – même lorsque Scarlett Johansson s’aventure sur les territoires de l’amour, qu’elle se livre à une âme vertueuse, elle demeure impénétrable - la déesse mais de l’aimer. De l’aimer pour son éclatante divinité, pour son étrangeté (dans le premier sens du terme) et surtout de l’aimer pour l’irrévocable distance qui nous sépare à jamais d’elle.

       

Devant  une  neige un Être  de Beauté  de  haute taille. Des  sifflements  de mort  et  des  cercles de musique sourde font monter, s’élargir et trembler comme un spectre ce corps adoré ; des blessures  écarlates  et  noires  éclatent  dans  les  chairs  superbes.  Les  couleurs  propres  de  la vie  se foncent,  dansent,  et  se  dégagent  autour  de la  Vision,  sur le  chantier.  Et les frissons s’élèvent  et  grondent  et  la  saveur  forcenée  de  ces  effets  se  chargeant  avec  les  sifflements mortels  et les  rauques musiques  que le monde, loin  derrière  nous, lance  sur  notre mère  de beauté, - elle recule, elle se dresse. Oh ! nos os sont revêtus d’un nouveau corps amoureux.
L’illumination, intitulée Being Beauteous d’Arthur Rimbaud, cette parfaite préfiguration de la déesse postmoderne, est une voyance qu’elle n’aura pu inciter sous cette peau.

Au terme du film, rendue tout entière à la pesanteur, au bord de l’effondrement, après avoir tenté de se séparer de son image, constaté l’échec de la transmutation du voyeurisme érotique en voyance divine et confrontée à l’impossibilité de son incarnation terrestre, elle est incendiée par son ignoble agresseur.
Il ne lui reste alors qu’à contempler, fascinée, son image éphémère, cette peau qui n’est qu’une cosmétique moderne et superficielle et qui lui est parfaitement extraterrestre.

A cet instant précis, Scarlett Johansson ne s’est jamais autant ressemblé.

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Vénus à son miroir, Diego Velasquez (1647-1651)

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Arthur-Louis Cingualte, né à la Rochelle en 1984,
est l’auteur de courts textes publiés dans la revue
« l’Ampoule » des éditions de l’Abat-Jour et sur la
plateforme d’écriture des éditions F4. Il est
également doctorant et chargé de cours en
histoire de l’art contemporain à l’université
de Poitiers où il achève une thèse sur
l’esthétique du voyeurisme.

S’EN FOUT DE L’UNIVERS CONNU | JOURNAL FRAGMENTAIRE & DÉRISOIRE | #02

Lundi 23 juin 2014 | Faillir mourir d’ennui

Je tente de lire / relire les derniers romans français qu’on m’a récemment offert : “Un dieu, un animal" de Jérôme Ferrari, et "Faillir être flingué" de Céline Minard. L’exercice est intéressant car ce sont souvent des livres que je n’aurais jamais acheté par moi-même et qui me permettent de prendre le pouls de la production contemporaine.
Très vite s’efface le côté ludique de l’exercice. J’ai beau les prendre et les reprendre, ces livres me tombent littéralement des mains. Le Ferrari, tout d’abord. C’est écrit à la seconde personne dans une langue exigeante et poétique. Le problème c’est que chaque phrase semble hurler je-suis-écrit-dans-une-langue-exigeante-et-poétique. Ce n’est pas que le texte soit opaque, il est juste totalement masqué par les intentions stylistiques et l’égo de son auteur. En soi, la totale antithèse du devenir-imperceptible de l’écrivain selon Deleuze. « Oh non, un écrivain ne peut pas souhaiter d’être « connu », reconnu. L’imperceptible, caractère commun de la plus grande vitesse et de la plus grande lenteur. Perdre le visage, franchir ou percer le mur, le limer très patiemment, écrire n’a pas d’autre fin » (“Dialogues avec Claire Parnet”, Flammarion, Paris, 1977).

Le Minard — multiprimé à droite à gauche — est dénué du moindre caractère. C’est un western qui ne parvient jamais à produire la moindre image, aussi faible soit-elle (l’ouest américain, le répertoire est pour le moins abondant) avec des personnages qui peinent à s’incarner dans le récit. Ils sont bien nommés, “Josh”, “Jeff”, “Brad”, “la petite”, mais ne sont jamais vraiment caractérisés, ils ont de vagues fonctions, mais aucune personnalité un tant soit peu épaisse ou palpable. Bref, très vite l’impression que Cécile Minard joue aux cowboys et aux indiens dans son petit pré carré littéraire. Du mal à comprendre ce que la critique et les libraires ont trouvé à ce livre insipide.
Finalement, je referme le livre en retournant à mon à priori premier : lire un western écrit par un(e) Français(e) me semble aussi pertinent que d’écouter un disque de funk joué par des blancs.

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Mardi 24 juin 2014 | Dans mon âme et mon corps

Je continue la rédaction de ce journal en espérant que personne ne le prenne pour une vilaine entreprise narcissique. Je mène simplement une expérience sur moi-même. Une expérience très commune, j’imagine, pour quiconque pratique l’écriture (j’allais dire l’écriture introspective, mais en existe-t-il une autre ?) depuis longtemps, mais à laquelle je n’avais jamais pris le temps de me plier.
L’écriture me met dans une disposition qui me permet d’être plus proche de mes idées, de mes sentiments, de mon intériorité (je précise que je ne publie ici que les fragments les moins intimes de ce journal, et que je ne parle pas que de ce journal). L’écriture est un acte de révélation à soi-même. Quelle idée triviale, déjà mille fois vécue et cent fois racontée, mais qui ne décroit jamais puisqu’elle se renouvelle chaque fois qu’un individu en fait l’expérience. Un peu comme la foi.

Alors que cette pensée m’occupe depuis quelques jours, je tombe ce matin à Emmaüs sur un livre du grand Raymond Abellio dont j’ignorais l’existence. “Dans une âme et un corps”, son journal de l’année 1971. L’ouvrage m’avale dès les premières lignes. Ce livre semble s’être mis sur mon chemin pour me délivrer ce message :
« … un journal (peut) être tout autre chose qu’un registre de sensations irreliées et fortuites, toujours subjectives, mais au contraire la saisie à l’état naissant d’une pensée devenue enfin spontanément cohérente, dans sa prétention immédiate à l’universel (…) Est-il en mon pouvoir de m’emparer du désordre apparent de la vie quotidienne, tant physique que psychique, de la maîtrise par la seule clarté de l’esprit et d’en faire apparaître l’ordre caché ? Et, de ce nouvel ordre, puis-je à chaque fois rendre compte clairement, c’est à dire par le mot, par l’écriture, afin que l’acte, éclairé par la parole, soit encore mieux maîtrisé ? »

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Mercredi 25 juin 2014 | Rendez-nous Malraux, bordel

J’apprends aujourd’hui qu’Aurélie Filippetti prévoit de créer en 2015 une « Fête de la littérature jeunesse », afin de stimuler un secteur « en pleine expansion, en plein dynamisme, toujours plus varié(e), plus riche, plus créati(f) »,« des plus innovants et des plus dynamiques de l’édition contemporaine française ».
Bref, tout va bien pour la littérature jeunesse, soutenons la littérature jeunesse ! A l’heure où d’excellentes maisons d’édition ferment leurs portes (13e Note le mois dernier), à l’heure où le secteur de la poésie est royalement ignoré par absolument la quasi totalité de la chaine du livre.

Mais ce qui me choque dans son discours, c’est la manière dont A.F. agite d’entrée de jeu dans son discours le spectre de la xénophobie pour justifier par je ne sais quel tour de magie ! le bien-fondé « du rôle des bibliothèques dans la cité ».
C’est Jean-Claude Michéa qui disait, je crois, que le racisme est aujourd’hui la menace parfaite que la classe politique et médiatique brandit partout afin de ne pas avoir à nommer le seul vrai problème qui concerne absolument tout le monde, par delà les différences de couleur de peau : la grande casse sociale.
Le racisme, on en parle tellement à tort et à travers que j’ai désormais l’impression que le mot et ce qu’il désigne ont fini par se dissocier, que l’un ne recouvre plus l’autre. Qu’il y a d’un côté le racisme dans toute son immanence, organique, vivant, obscène, et le racisme-chose, cette idée qu’on se fait du racisme, qu’on instrumentalise à tout va, qu’on tord dans tous les sens et qui sert toujours les intérêts de celui qui l’emploie. C’est peut-être la manière la plus dégueulasse de le banaliser.

FRÉDÉRIC JACCAUD | ENTRETIEN | NEW NOISE#21

Si vous êtes passés à côté de l’excellente interview de Frédéric Jaccaud parue dans la rubrique Bibliothèque de Combat de l’avant-dernier numéro de New Noise, Le Feu Sacré vous offre une seconde chance de la découvrir.
Cet entretien est signé Marianne Peyronnet.

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D’une extrême violence et d’une beauté magnétique, les personnages de Frédéric Jaccaud composent une Cour des miracles, une caravane de l’étrange comme autant de reflets de notre in-humanité. Dans Monstre (une enfance), paru chez Calmann-Lévy en 2010, Thomas, vieillard malade, se rappelait les différentes étapes qui constituaient son parcours de tueur. Dans La nuit, publié dans la Série Noire en 2013, quelques individus d’une société en voie d’extinction au nord du bout du monde, se débattaient pour survivre dans une atmosphère pré-apocalyptique. Dans Hécate, qui vient de paraître toujours chez Gallimard, l’auteur part d’un réel fait divers slovène pour raconter l’histoire de ce médecin retrouvé déchiqueté dans son luxueux appartement par ses trois bullmastiffs. Le godemiché ceint autour de la taille de l’homme laisse à penser que ses chiens se sont vengés des sévices sexuels dont ils ont été victimes. Vous l’aurez compris, Frédéric Jaccaud n’est pas là pour apaiser vos âmes sensibles. La lecture de son œuvre vous transportera sur la face cachée de la lune et vous laissera là, seul, au cœur de ténèbres où personne ne vous entendra crier.

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| Tu collabores à différentes revues dédiées aux littératures de l’imaginaire, notamment Bifrost, dans laquelle tu tenais une rubrique consacrée aux précurseurs de la science-fiction moderne ; tu es conservateur à la Maison d’Ailleurs, musée dédié à la science-fiction, l’utopie et les voyages extraordinaires, à Yverdon-les-Bains, en Suisse. On aurait pu s’attendre à ce que tu écrives des romans de science-fiction. Or, tes romans, même s’ils empruntent certains codes du genre, dépassent largement ce cadre. Noirs, policiers, « classiques », ils sont tout ça à la fois. Est-ce une volonté de ta part d’accéder à une littérature transgenres, totale ?
Les genres génèrent des potentiels rares en termes de création et d’interrogation. Ils posent la question des rapports entretenus entre la fiction et le monde, de manière radicale ; parfois lumineux, parfois naïfs. Les genres proposent des schémas uniques et des originalités de fond, de forme, mais aussi des codes tyranniques et des clichés, sur lesquels il est possible de greffer de nouvelles tentatives littéraires. L’identification du genre en fiction naît avec la littérature populaire – il s’agit d’un phénomène commercial, clanique, dérisoire et magnifique. Le genre définit la modernité de la littérature, encore, dans ses excès et son épuisement, et nous offre une solution à la régénération de l’écriture, une option valable pour écrire un tant soit peu de littérature « moderne » – s’impliquer dans les limites et expérimenter le fil du rasoir. L’enfermement clanique ne m’intéresse pas, cependant j’éprouve une fascination enfantine à jouer au funambule sur les frontières qui délimitent les genres. Une idée de la création limite, respecter le genre en littérature, (mais cela est aussi vrai pour toutes les sous-cultures), c’est s’immerger dans cette culture autonome, en mesurer le corpus et les mythes intérieurs, en décoder les schémas, en appréhender les mécanismes. Il ne s’agit pas de s’approprier un univers complexe, voire indépendant, mais de le faire sien pour mieux le déstructurer et travailler dessus. La littérature, on doit la considérer comme un matériau génétique que l’on tente de faire muter. Sa vitalité, à mon sens, s’affirme dans les croisements contre-nature – éviter la consanguinité et l’eugénisme.

| Ça a quelque chose de logique pour toi, dans ce contexte, d’être publié à la Série Noire ?
La série noire sous la houlette d’Aurélien Masson est l’une des rares collections qui remplit encore la double fonction d’accueillir en son sein des œuvres qui se réclament purement du genre noir – polar, enquête, etc – et des romans plus excentriques, indéfinissables, avant-gardistes. Dans un cas comme dans l’autre, la série noire privilégie avant tout des voix. Aujourd’hui, je ne vois pas où mes romans trouverait une meilleure place.

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| Trois romans, trois nuits, celle dans Monstre, née dans l’imagination de Thomas devenant chevalier pour combattre le roi Hiver soumis à la lune, celle de La nuit, dans ce coin du monde où le soleil cesse quasiment d’exister pendant plusieurs mois, et celle dans Hécate, déesse de la lune et des morts. D’où te vient cette obsession de l’obscurité, du sombre, et de ce qui lui est associé, la douleur, la cruauté ?
L’expérience véritable de l’obscurité nous rappelle combien le monde se refuse à nos conjectures. Écrire sur la nuit, c’est employer le peu de lumière projeté par les astres sur les décors manufacturés qui nous environnent. 1 Monstre est une mise en scène d’une déliquescence privée – au sens de ce qui nous relie, raisonnablement avec l’extérieur – le dérèglement se situe au niveau de la schizophrénie paranoïaque, une rupture entre des relations logiques et établies – ce que P.K. Dick envisage comme idios kosmos. 2 La nuit met en perspective une dégradation lente et universelle du réel, voir comment la projection généralisée du désespoir contamine notre réalité – et là, je déborde sur le koinos kosmos. Enfin 3 Hécate ne développe pas tant notre fascination pour le sordide que notre besoin de projeter du sens sur tout ce qui dépasse notre entendement.

| Sur ton site Totentanz, il est dit que tu écris la nuit. Est-ce pour te mettre dans un certain état d’esprit ou par obligation ? Penses-tu que ça a une influence sur ton inspiration ?
Pendant la journée je me plie aux contingences matérielles de notre monde moderne. Écrire la nuit, c’est refuser la petite mort du sommeil, observer la lenteur et le froid reprendre leurs droits sur cet univers que nous croyons maîtriser. La nuit me force à froncer les sourcils. Et puis, l’obscurité, le calme et la fatigue participent par leurs éreintements cumulés à déformer mes certitudes.

| Tu sembles avoir été marqué par Georges Bataille, Antonin Artaud, Kafka…et bien sûr on retrouve dans tes romans une certaine idée de la transgression, une fascination pour la folie, la mort…mais je n’ai pas pu m’empêcher en lisant Hécate de penser à Harry Crews, notamment à La foire aux serpents, par son extrême violence, son désespoir et sa bouleversante beauté. Cette comparaison te surprend-elle ?
Je ne sais pas ; je n’ai pas lu Harry Crews. Cependant, je me sens forcément proche des auteurs dont les œuvres vont à la transgression. La littérature se conçoit comme un jeu de construction dont les pièces font sens par principe. Son intérêt vient justement des possibilités d’ordonner ou de créer le chaos avec un élément signifiant – l’outil linguistique qui, par nature, relaie un message minimal. Ainsi j’écris des fictions crépusculaires dont la radicalité se réclame des auteurs que tu cites. Je crois que cet extrémisme me permet de générer des sentiments contraires troublants. J’ai pris le parti de travailler sur la médiocrité parce qu’elle est humaine, qu’elle nous définit, et nous permet de discerner des étincelles de merveilleux dans la fange. On trouve dans la chute, la décadence et le désespoir des infimes instants de beauté et de bonheur. J’essaie de déceler le dernier rai de lumière avant l’extinction totale.

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| Hécate est dédié à Paul Morand qui a écrit Hécate et ses chiens, court roman tiré lui aussi d’un fait divers. Tu voulais faire une variation sur le même thème, lui rendre hommage ?
Ce n’est pas vraiment un hommage, plutôt une manière de citer l’auteur d’un texte qui a fonctionné comme un embrayeur créatif. Les œuvres spontanées sont rares ; je revendique et j’exhibe racines et sources qui nourrissent mes livres. Hécate et ses chiens est un roman fantastique, d’une grande beauté froide sur un sujet pour le moins sulfureux.

| Dans tes trois romans, l’enfance est martyrisée. Les enfants, et surtout les filles, dans Monstre et Hécate sont victimes de la violence paternelle et masculine. Dans La nuit, les enfants sont carrément inexistants, remplacés par les animaux de compagnie. Que veux-tu dire par là ?
Amusant n’est-ce pas – les enfants et les animaux de compagnie forment la cohorte première des êtres en cours de devenir, influençable et capable de porter un regard vierge sur le monde. Les enfants ont cette capacité pure d’étonnement et d’admiration des choses. Les animaux sont dans l’attente d’un conditionnement extérieur. Dans notre théâtre des désillusions, ils incarnent des catalyseurs tragiques par essence – des victimes désignées.

| La fin de l’enfance, la découverte de la violence du monde est une période charnière qui plonge tes personnages dans une forme de folie. Cette perte de l’âge d’or, c’est ça qui fait que tes romans sont tous empreints d’une certaine mélancolie ? Du type, «Regardez ce qu’on aurait dû être et ce qu’on est finalement ?». L‘âge adulte est forcément désespéré et désespérant ?
Je ne fais pas œuvre sociologique – dans le sens où je ne porte pas un regard à valeur sociale en couchant sur le papier une illusion de réel. Mon projet s’engage dans la pure manipulation gratuite – brouiller les mécanismes qui nous amènent à décoder la réalité par le mot. La fin de l’enfance débute avec le langage et la conception du temps – elle entraîne la perversion du savoir. C’est le mythe premier, de la déchéance, qui se vérifie dans la pratique ; la perversion, c’est le mot. La folie n’est qu’un terme pour circonscrire et atténuer nos inaptitudes évolutives. A ce titre, je me concentre sur les aliénés, c’est-à-dire tous ceux qui n’ont pas leur place dans le moule du conformisme. La mélancolie est un symptôme doucereux de cette inadaptation qui nous entraîne vers le crépuscule. Je conçois mes personnages comme des machines imparfaites. Je les élabore à la manière de caractères et n’ai pas la prétention, ni l’envie, de dépeindre des existences illusoires. Cependant, cette foire monstrueuse me semble représenter un élément signifiant de notre humanité.

Shock Corridor, Samuel Fuller, 1963

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| La fin de l’enfance ne correspond-elle pas également, au moment où on perd toute capacité à rêver ? Thomas s’évade dans des mondes imaginaires, des jeux vidéos, Milena se rêve en reine acclamée et belle, puis la réalité leur barre l’accès aux mondes parallèles, aux contes de fée. La vie est un cauchemar parce qu’elle est prosaïque ?
Le truchement entre l’enfance et l’âge mûr est aussi fin qu’une feuille de papier. Il semble pourtant durer une éternité. Je me passionne pour ce territoire d’exploration. Les possibilités fictionnelles qu’il recèle sont sans limite. Il est des enjeux qui nous dépassent et nous transcendent dans cet instant qui, pour la plupart, paraît anodin. Cependant, l’enfance n’est pas un état mais un devenir que la maturité, en quelque sorte, vient clôturer. Le cauchemar réside dans le passage du potentiel à celui de la décadence.

| Tes personnages forment une sorte de monstrueuse parade, peuplée de Freaks, de déviants. Tu t’abstiens de porter un jugement sur ces anormaux qui exercent une étrange fascination sur les gens dits normaux. L’anormalité, comme la folie, la profonde solitude te touchent particulièrement ?
L’anormalité me touche parce qu’on peut la considérer comme une sorte de résistance, volontaire ou non, contre la mesure, le système et le code. Les malades mentaux sont une production de notre société, ils nous rappellent que nous nous enfermons volontairement dans un système qui nous mutile. Les diverses pathologies nous revoient encore à cette même question de notre rapport intime avec la réalité. Je ne peux m’empêcher de te rappeler la séquence d’Elephant Man, où Merrick est découvert et quasiment lynché dans des toilettes publiques – et le cri de cette monstruosité : « I am not an animal ! I am a human being ! » Le monstre nous force à remettre en cause notre rapport légitime à la Nature ; nous tous, dans notre existence, dans nos relations, dans notre capacité à créer, à vivre, à nous détruire, à chier, à nous ébahir devant un tableau, qu’est-ce qui nous rend humain ?

| Dans tes romans, le sexe est une arme, l’expression d’une bestialité qui transforme les victimes en bourreaux. La sexualité définit aussi notre in-humanité, non ?
Le sexe est une pratique déviée dans le cadre de notre société mammifère. En cela, nous ne différons pas de certains de nos cousins. Par contre, comme pour la plupart de nos actes et de nos pratiques, nous chargeons la sexualité de symbolismes profonds et puissants. Et cela, depuis que l’homme maîtrise les signes. De fait, elle définit aussi bien notre humanité que notre inhumanité.

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| Tes personnages sont typiques de ceux qui finissent dans les faits divers, comme nous tous ?
Nos vies sont des faits divers. Un résumé excentrique jeté en pâture à la foule. C’est un parti pris qui me fascine. Mais je ne fais en aucun cas dans ce que l’on nomme du roman « psychologique ». J’ai en horreur cette expression qui n’a de fondements que dans une vision sclérosée d’une littérature de bas étage et totalement dégénérée. Qui peut avoir la prétention de coucher sur le papier la complexité d’un être vivant, sur la trame figée de quelques lignes sur quelques pages ? C’est l’idée de vieux bourgeois dégoûtés du fait littérature et qui s’amusent à la donner en pâture à des lecteurs qu’ils méprisent.

| Qu’est-ce que le fait divers dit d’une société, de la nôtre en particulier ? Quelle est sa fonction ?
Le fait divers ne dit rien justement. C’est le degré zéro de l’histoire. La littérature doit s’en emparer, travailler sur la médiocrité, la grandeur et la décadence des minables. Il n’y a plus de place pour les épopées, car notre temps n’a plus rien d’épique.

| Dans Hécate, en parlant de la Slovénie, cette Utopia, tu écris : « il semble que rien de ce qui constitue ce lieu ne soit réel, tant il se fonde sur des clichés », pardon, mais ça m’a fait penser à ton pays, la Suisse. Existe-t-il selon toi une suissitude, au-delà des clichés auxquels on se rapporte toujours en France (banques, chocolats, montres, évadés fiscaux), une identité littéraire suisse, ou du moins suisse romande dans laquelle tu te reconnais ?
L’idée de l’utopie m’attire dans son sens étymologique. Dans l’existence d’un non-lieu dans lequel il est possible de matérialiser nos fantasmes et nos craintes. La littérature au sens physique et artistique est une utopie, une illusion, une baudruche instable et difforme, un semblant de réel conditionné par une suite de mots et de phrases. Quant au reste, sur la Suisse, ses clichés et une prétendue littérature qui lui serait propre, je m’en contrefous.

| Dans La nuit, l’un de tes personnages écoute du Death Metal (Cannibal Corpse ; Eternal Tears of Sorrow ; Death ; Grave). C’est ce que tu écoutes toi-même ?
Ma culture musicale vient essentiellement du rock. Elle s’est déployée autour du genre, et je ne m’interdis aucune limite. Qu’importe les étiquettes, tant que la rage et la puissance sont au rendez-vous. Ce qui m’attire dans le métal, c’est le principe de mur sonique ; cette vague sonore que tu vois arriver de loin. Aujourd’hui, je continue d’explorer de nouveaux horizons. Le spectre s’élargit à mesure que le temps passe. Je prends autant de plaisir à écouter un vieux Sepultura, le dernier Cult of Luna, un Neil Young et à enchaîner sur  la Symphonie n°3 de Penderecki.

| Ce personnage écoute du Death Metal, sans dévoiler l’intrigue, à des moments très particuliers, où la violence le submerge. Qu’as-tu voulu dire par là ?
Rien, je ne veux rien dire. J’écris et je ne dis pas.
Et j’écoute régulièrement du death metal. Dans le contexte de La Nuit, je voulais que cette culture apparaisse et jouer sur l’intertextualité. Du pur second degré d’initié, le tueur psychopathe qui écoute du métal. Il faut aussi entretenir une certaine ironie avec ses propres intérêts. De fait, un tueur en série qui écoute ce genre musical, ça n’étonne pas. Au contraire, les spécialistes de l’humain (média, sociologues, psychologues, etc.) y trouveront aisément des relations de cause à effet. Pourtant, si l’on prenait en compte toutes les playlists de la population meurtrière, je suis convaincu que les statistiques démontreraient que les assassins préfèrent Miley Cyrus à Wolves in the Throne Room.

Maniac, William Lustig, 1980

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| A propos d’ironie, certains passages de La nuit ne sont pas dénués d’un certain humour noir, à moins que je ne me goure complètement. Qu’est-ce qui te fait rire dans la vie ?
La nuit est construit comme un grand pastiche ironique. Mais, je me méfie de l’humour et des traits de caractères dans la fiction. C’est quelque chose de difficile à partager. Très honnêtement, La nuit m’a beaucoup amusé lorsque je l’ai écrit. Dans la vie, peu de choses me font rire – peut-être Benny Hill et surtout, mes objectifs, mes prétentions, mon propre discours.

| Et qu’est-ce qui te fait peur ?
La peur véritable, je l’ai connue il y a quelques années maintenant. Jusque-là, tant que tu ne la vois pas en face, tu te crois immortel, et rien ne t’effraie. Mais lorsque l’enjeu est la vie de l’un des tiens, que tu fais l’expérience de l’impossibilité d’intervenir – A la question : « Que puis-je faire ? », on te répond : « Rien, tenez-lui la main. » A partir de cet instant, tu apprends à connaître la peur.

| Tu écris en musique ? Si oui, qu’écoutes-tu alors ? De la musique classique, comme le nom de ton site semble le suggérer ?Totentanz (la danse des morts), est une pièce symphonique de Franz Liszt.
J’écoute de la musique en écrivant. Pour l’exemple, je te renvoie à l’annexe musicale de La nuit. Les albums, titres et auteurs cités en vrac ont tous plus ou moins nourri mon écriture au moment de l’élaboration du roman. (Faith No More ; The Police ; Tim Buckley ; Led Zeppelin ; Black Sabbath ; Jean Roger Caussimon ; Gérard Manset ; Léo Ferré ; Mogwai ; Miles Davis ; Cult Of Luna…)

| Je suis une grande fan de Ventura. Où en est le rock en Suisse?
Rien à faire, tout ce qui touche au côté national m’emmerde au plus haut point.

| Si tu imaginais une bande son à Hécate, ça serait quoi ?
Il y a déjà tant de cris dans ce roman. Je dirais le 4’33’’ de John Cage.

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| Dans tes romans, tu proposes des portraits d’écrivains, des images de toi donc, mais en creux. Karl et Anton tentent tous les deux d’écrire une œuvre qui les dépasse. C’est quoi être un écrivain, et un écrivain raté ?
Le ratage fait partie intégrante de toute tentative de création. Un écrivain est obligatoirement un écrivain raté.

| Tu as eu beaucoup de presse pour Hécate, et les critiques sont toutes très élogieuses. Tu y accordes de l’importance ?
J’attache de l’importance à toutes les lectures produites par mes écrits. J’essaie d’en tirer des enseignements pour la suite – il s’agit surtout de voir si certains effets ou mécanismes ont fonctionné ou non.

| Y-a-t-il des questions, hormis celles où on te parle de la Suisse, qui t’énervent quand on t’interroge sur ton travail, des remarques qui reviennent et qui ne te semblent pas pertinentes ? Existe-t-il une question qu’on ne t’a jamais posée et qui te permettrait de t’exprimer vraiment sur un point qui te semble essentiel ?
Non. J’ai choisi d’écrire pour écrire. Je minimise les dommages collatéraux que sont les interviews et présences en divers lieux pour rencontrer ou répondre à d’éventuelles personnes. Fondamentalement, je préfère que mes romans parlent pour moi.

| Thomas, dans Monstre, affirme : « Avant les mots, le monde était plus simple. Je regrette d’avoir appris à parler ». Les mots, c’est écrire aussi. Est-ce mentir ou, au contraire de Thomas, c’est essayer de dire le monde pour le comprendre ? Trouves-tu une forme d’apaisement dans l’écriture ?
Je creuse le rapport bidirectionnel entre mots et monde. D’un côté, c’est le monde qui vient à nous par le mot et de l’autre le mot s’inspire du monde qui nous entoure. Tout cela n’a guère de valeur. Je suis tenté de te répondre par un larsen : « Essayer de dire le monde, c’est mentir – mentir, c’est essayer de … etc … etc », et comme tu le sais, le larsen est plus irritant qu’apaisant.

Hecate, or The Night of Enitharmon’s Joy, William Blake, 1795

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| Dans plusieurs interviews, tu insistes sur le fait que l’important pour un écrivain c’est de construire une œuvre. C’est-à-dire que tu t’efforces de tendre à une certaine cohérence, que tes différents romans font partie d’un tout ? Ou qu’ils sont l’esquisse, le travail préparatoire à un roman ultime ?
La tentation de construire un véritable réseau de correspondances ; l’écriture de livres échelonnés dans le temps n’est pas un simple fait de juxtaposition. Je les conçois comme des strates, des plateformes poreuses et mouvantes qui s’inscrivent dans un travail global qu’on pourrait qualifier de tellurique. J’espère qu’il sera possible de porter un regard sur la coupe transversale de cette masse, plus tard, et d’y trouver des chemins de traverse.

| Cela veut dire expérimenter différents styles ? Des romans très courts ou plus longs, beaucoup de personnages ou peu, jouer avec le fond et la forme ?
Le fond et la forme sont intimement liés. En littérature comme ailleurs. Les écrivains qui te disent que la forme n’a pas d’importance font preuve de mauvaise foi. Tu embarques le lecteur dans une histoire, dans un enchâssement de personnages, de narration et de symboles. Fond et forme se conditionnent mutuellement. Je ne conçois pas l’aboutissement d’un récit sans penser et travailler équitablement l’un et l’autre de ces éléments.

| Construire une œuvre sous-entend que rien n’est jamais fini, et qu’il n’y a que la mort qui mettra un terme au travail. Ça doit être exténuant, non ? T’arrive-t-il d’être content de toi, même un bref instant ?
Écrire n’est pas plus fatigant qu’un autre travail. Ça te brise les reins, te donne des céphalées. On ne peut jamais se contenter de ce que l’on fait, parce que l’œuvre est une création en cours, elle ne se termine jamais, de sorte il n’y a pas à porter de jugement sur celle-ci. Tu avances, tu écris, et selon ton plan tu poses un point final pour passer au roman suivant. Le jour où tu n’y arrives plus, il faut croire que la fin est là. L’épuisement du monde par le mot, la corde raide de la folie, la fatigue et le temps auront raison de tout ça.

RESET.TV

Après Rue89 Lyon, c’est au tour de France 3 Rhône-Alpes de s’intéresser à notre projet Reset : Une contre-histoire de Lyon.
Philippe Deschemin, un des douze auteurs a évoqué le thème de sa nouvelle Le Parc des Animaux (mise en ligne le 05 juillet prochain), délibérément inspiré de La Ferme des Animaux de Orwell, et moi des ambitions du projet dans sa globalité.

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Merci à Sandra M., Anne-Sophie & Rudy.
Photos © Octo Kunst

S’EN FOUT DE L’UNIVERS CONNU | JOURNAL FRAGMENTAIRE & DÉRISOIRE | #01

SAMEDI 07 JUIN 2014  |  ACTE DE NAISSANCE

J’ai longtemps tenté de faire coïncider le moi qui s’élabore dans les colonnes de ce blog avec mon moi social. Cependant, mon incapacité à traduire à l’oral & dans mon quotidien l’ampérage de ma vie intérieure — que je n’ai aucun mal à exprimer à l’écrit — m’amène aujourd’hui à être simultanément ces deux personnes inconciliables. Jamais je n’ai senti une tension aussi forte entre le peu de choses que je suis capable d’exprimer à l’oral et mon désir d’extirper malgré tout de moi tout ce qui bouillonne à l’intérieur.

Mon moi social joue le jeu, renvoi la balle, mais son esprit est le plus souvent prisonnier du flux. Il fait tout son possible pour faire oublier qu’il n’est pas grand chose de plus que le réceptacle bordélique de tout un tas de rencontres, d’expériences et de lectures qu’il peine à convertir en personnalité. Mon moi intérieur, en revanche, s’il est le fruit du même brassage est le seul capable de parler au nom de son frère qui porte le masque extérieur.
C’est lui qui a pris les rênes de ce prétendu journal.

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DIMANCHE 8 JUIN 2014  |  SUR PLACE OU A EMPORTER

Il y a des films qui appellent le jugement, ceux que je nommerais “les films du flux”, qui nourrissent le bruit de fond culturelo-médiatico-journalistique. Puis il y a les films dont il faut se garder de prononcer le moindre jugement immédiat, à qui il faut laisser du temps, ou mieux : qu’il faut abandonner au temps. Le Cheval de Turin, le Faust de Sokourov, pour parler de films récents. Il y en a si peu. Ceux-là, ce ne sont pas des “films du flux”, ce sont ces films futuristes qui surgissent d’un lointain passé, ce sont des films de tous les âges, ce sont aussi des balises de sauvetage au cas où le présent prenne l’eau.

Je suis allé voir hier Adieu au Langage, le dernier film de Godard, avec deux personnes qui l’ont cordialement détesté. Surpris, en en parlant autour de moi, je me rends compte que le film génère une certaine animosité, pour ne pas dire un véritable répulsion. Qu’il suscite des réactions extrêmes ne m’étonne guère, Adieu au langage n’est pas un film facile, instantanément aimable. Ce qui m’étonne en revanche, c’est la facilité avec laquelle tout le monde se plait à porter des jugements totalement hâtifs à son égard, alors que la seule seule chose que je suis capable d’en dire c’est “Je crois que j’ai aimé, mais reparlons-en dans en 2034 si tu veux bien”

Un tel film ne se juge pas immédiatement, et encore moins avec des notions de “bien”, “nul”, “mauvais”, “génial”, il faut le voir, l’accueillir du mieux qu’on peut, le laisser mûrir, comme une idée, un sentiment, ou une blessure. Il faut se garder de traiter ces films de la même manière que les films du flux. Je ne veux pas dire qu’un tel film est au dessus de la critique, je dis juste que porter un jugement sur-le-champs, c’est être voué à se tromper, quoi qu’on en dise. C’est aussi en parler avec un vocabulaire de journaliste alors qu’en vous en laissant le temps, vous finirez peut-être par en parler en philosophe.

Sur ce, j’ouvre Le Temps scellé d’Andreï Tarkovski que je viens d’acheter le matin même et tombe sur cette phrase :
« Celui qui ne veut pas de la vérité ne voit pas non plus la beauté. Celui qui juge l’art au lieu de s’en imprégner manque profondément de spiritualité. Il ne veut pas comprendre le sens ou le but de son existence, qu’il remplace par de simples “Je n’aime pas !”, “C’est ennuyeux!”. Des arguments sans doutes incontestables, mais qui pourraient tout autant être ceux d’un aveugle-né à qui on décrirait un arc-en-ciel. Avec de tels critères, l’homme contemporain est incapable de s’interroger sur la vérité, et demeure totalement sourd à la souffrance qu’endure l’artiste pour exprimer la vérité qu’il a trouvée. »


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JEUDI 12 JUIN 2014  |  MARCHE CITOYENNE CONTRE JLG

Godard encore. Aujourd’hui, sur internet, Godard avoue soit-disant ses sympathies FN. Consternation sur les zéros sociaux, les vierges effarouchées nous réservent leurs plus beaux cris indignés suivis d’une litanie de lieux communs (“La vieillesse est un naufrage”, “Les vieux à l’hospice”, etc.). Je suis tenté de réagir, seulement, depuis le soir du résultat des élections européennes, j’ai décidé :
1. de fermer mon compte Facebook perso
2. de ne plus réagir à chaud à quoi que ce soit avec le compte du Feu Sacré.
Plus sage d’attendre le dénouement.

Il ne tarde pas à tomber. Vers 23h, Michèle Collery partage l’interview entière (jusqu’alors uniquement disponible pour les abonnés) où Godard tient bel et bien ces propos, puis les déments, s’explique un peu, puis passe à autre chose, parle chiens, tennis, Malraux, Xavier Dolan, dit des trucs lumineux entre deux banalités et cette idiotie en ouverture, franchement maladroite, peut-être provocatrice, on ne saura jamais.
Faut-il se justifier alors que sa meilleure défense, c’est encore son dernier film.

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LUNDI 16 JUIN 2014  |  RÉACTIONNAIRE & VIVANT

Je tente de terminer la biographie de Jean-Luc Barré sur Dominique de Roux tout en lisant en parallèle la “Mort de Céline” de ce dernier. Autant je reste fasciné par la figure de l’éditeur exalté, autant son travail d’écrivain me semble confus, enflé, masquant des idées floues derrière de grandes formulations, d’intrigantes hypothèses mais assénées avec une telle certitude que le texte en devient presque antipathique.

Je pars en week-end à la campagne avec ces deux livres. Pour ne pas dire : je passe le week-end avec ces deux livres. A mon retour, message d’Aurélien Lemant me parlant exactement du même auteur sans que nous nous soyons vraiment concertés. Lui, lit “Maison Jaune”, mais c’est le même verdict qui tombe :
« Grosse branlette pseudo-jolie avec considérations faciles, rendues faussement intéressantes par d’obscures formulations politisées comme on sulfate ses patates. C’est illisible. C’est même illisible PARCE QU’on peut le lire : oui, et après ? Et pourtant, je l’écoute en entretien, et je le trouve super, ce mec. Il aurait peut-être pas dû écrire. C’est aussi simple que ça. Là, je me suis rendu compte à quel point le premier TdO* était grand. Le véritable pop book réactionnaire et vivant, bien plus littéraire, bien plus accessible et bien plus dangereux (peut-être dangereux parce qu’accessible), moins prétentieux, moins dans l’étalage et le name-dropping gratuit et systématisé. Dantec peut mourir à présent. Il l’avait déjà écrit son grand livre. »
Plus synchronisés qu’un Ipod, ces mecs.

_______________________________________________
*Théâtre des opérations, volume 1, Manuel de Survie en Territoire Zéro, Gallimard, 2000

BOOKHOUSE BOY#33 | JULIEN BESSE | AUTEUR

L’histoire de Julien est sensiblement la même que la mienne.
Pour le dire vite, nous sommes tous les deux arrivés à la littérature par la fréquentation de la scène punk / hardcore. Passer progressivement à l’un sans pour autant abandonner l’autre, ça a été notre manière de nous laisser emporter par la seule forme de maturité qui nous semblait acceptable, sans jamais renier les idéaux qui nous ont forgés et qui ont rendu cette expérience première si digne d’intérêt et riche d’enseignements.
N’entendez pas par là que la musique est un péché de jeunesse, non, les événements se sont juste enchaînés dans cet ordre, question de timing et de rencontres, c’est tout. Ce n’est en rien une histoire d’âge de raison, plutôt de recherche toujours recommencée d’intensité.

Julien est ce mois-ci l’auteur d’Une seconde chance, la nouvelle du mois de juin de notre projet Reset : Une contre-histoire de Lyon, prépare une série de nouveaux textes ainsi que le nouveau numéro de la revue Inégale qu’il a créée avec Alexandre Simon.
Julien Besse est le Bookhouse Boy de la semaine.

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| On trouve quoi comme nouvelle acquisition dans ta bibliothèque ?
Les Histoires désobligeantes de Léon Bloy, L’Accumulation primitive de la noirceur de Bruce Bégout, Le premier volume des Entretiens de la Paris Review, la biographie de Brian Eno On Some Faraway Beach, l’ouvrage collectif Les Treize Morts d’Albert Ayler, et un fanzine de nouvelles sorti par Russell Walker, un pote anglais.

| Quel livre marquant as-­tu découvert à adolescence et que tu possèdes toujours ?
1984 est le premier qui me vient à l’esprit. Adolescent, alors que de premiers éclairs de lucidité te font réaliser que les choses ne sont pas ce qu’elles paraissent, 1984 te montre qu’en fait c’est bien pire ! Ce qui, avec le recul, résume bien le rôle d’une certaine littérature.

| Sans égard pour sa qualité, lequel de tes livres possède la plus grande valeur sentimentale, et pourquoi ?
Peut-­être Les Raisins de la colère car cette période de l’histoire américaine m’intéresse beaucoup. Steinbeck a cette capacité d’évoquer ce que l’Amérique a de plus grandiose (l’espace, la multiplicité des possibles) tout en racontant ce qu’elle a de plus impitoyable, c’est­-à­-dire ses rapports humains, sa société. Son œuvre résonne aussi avec celle de musiciens comme Woody Guthrie et une tradition folk que j’apprécie.

| Tu prêterais lequel de tes livres à quelqu’un que tu voudrais séduire ?
Tout dépend de la personne concernée.

| Que trouve t­on comme livres “honteux” dans tes rayonnages ?
Rien de « honteux », les livres dans ma bibliothèque y sont tous pour une raison. Ce qui ne veut pas dire que certains ne prennent pas la poussière.

| Quels livres as­-tu hérité de tes proches ?
J’ai hérité du goût insatiable pour la lecture de ma mère, on ne peut rêver mieux.

| Le livre que tu as le plus lu et relu ?
Peut­-être The Passion de Jeanette Winterson. J’ai aussi lu plusieurs fois certaines nouvelles de Raymond Carver.

| Le livre qui suscite en toi des envies d’autodafé ?
Qui a le temps de lire de mauvais livres ? Avec l’offre culturelle fragmentée de notre époque, je suis rarement confronté à des choses qui éveillent en moi des envies pyromanes.

| On te propose de vivre éternellement dans un roman de ton choix, tu optes pour lequel ?
Est­-ce que vivre à l’intérieur signifie incarner un personnage déjà existant, être une sorte de figurant ou encore quelqu’un destiné à changer le cours de l’histoire ? Il faudrait que ce soit un de ces romans dans lesquels le temps et l’espace se dilatent, qui donnent au lecteur une sensation d’immersion totale. Pour autant, ai­-je vraiment envie de vivre dans Voyage au bout de la nuit de Céline, Le Dieu des petits riens d’Arundathi Roy ou 2666 de Roberto Bolaño ? Ce qui est certain, c’est qu’il doit s’y passer suffisamment de choses, y avoir suffisamment d’endroits à explorer et de protagonistes à rencontrer parce que l’éternité, c’est long.

| Quel est l’incunable que tu rêves de posséder, ton Saint Graal bibliophilique ?
Le recueil de poèmes Popgun Sonatas de Lydia Tomkiw, chanteuse du groupe américain des années 80 Algebra Suicide. Ses textes dans Algebra Suicide mêlent avec beaucoup de finesse le dandysme désabusé du post­-punk anglais et le style plus flamboyant des poètes beat américains.
Ce recueil est introuvable et j’aimerais beaucoup le lire.

| Au bout d’une vie de lecture, et s’il n’en restait qu’un ?
La littérature est pour moi une sorte de parcours initiatique, chaque livre ou auteur en appelant immédiatement un autre. Malgré tout, j’observe assez peu de hasard là­-dedans : il est de plus en plus fréquent que le livre que je sois en train de lire s’avère exactement celui qu’il me fallait sur le moment. Ce devrait donc être le dernier lu en date qui resterait.

RESET : UNE CONTRE-HISTOIRE DE LYON | REVUE INÉGALE

Crédit photo | © Octo Kunst

RESTER UN HOMME ACTIF & INSPIRÉ

Sortir du flux, faire un pas de côté.
Retrouver le sens du temps, le goût de la durée.
Tenter de redonner au monde sa profondeur.
Sortir de notre condition de prisonniers de l’immédiat, se désaliéner du fil d’actualité. A défaut de mettre le monde sur stop, le garder à distance respectable. Lui laisser la place que vous voudrez bien lui accorder.

Comment rester un éditeur actif et inspiré dans ce monde parodique, obscène et jacasseur ? Telle est la question qui m’occupe ces derniers jours, dans mon rapport aux autres, aux images, aux discours et à l’actualité.
Cette question, Werner Herzog se l’est posé dans son rapport à son activité de cinéaste. Voici ce qu’il a répondu :

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     | Ne pas voir plus de 4 à 5 nouveaux films par an, des rencontrés plus que des choisis, ignorer ce qui est dans l’air du temps, consciencieusement. Cultiver ses propres références. Traiter les modes comme des régimes autoritaires violents, vides et éphémères.
      | Si malgré tout on a croisé un festival, jeûner ensuite pendant quelques mois.
      | Par contre, revoir régulièrement les quelques films dont vous êtes amoureux. Ils ont été faits pour vous et ont encore des choses à vous dire.
      | A l’inverse des films, bouffez des livres. De tous pays et toutes époques.
      | Offrez vous un voyage annuel à l’étranger, dans les conditions les plus économiques possibles. Rencontrez les gens qui travaillent la terre de chaque pays, pas ceux qui parlent la même langue que vous.
      | Apprenez les rudiments pratiques de chaque langue, de même que les règles du troc et de l’hospitalité de chaque lieu. Et à forcer une serrure aussi.
      | Fréquentez le chaud, le froid et le venteux. Votre corps est plus fort que vous ne le pensez. Écoutez le quand il vous parle. Il vous racontera peut être votre prochain film (*)

Chacun ajoutera / retirera à cette liste ce que bon lui semblera selon son activité, ses besoins ou son humeur, je n’ai aucunement la prétention de savoir ce qui est bon pour vous. Herzog a toujours été pour moi une grande source d’inspiration, aussi ses propos m’ont été d’un grand secours ces derniers jours.

Cette liste a été effectuée d’après les lectures croisées de “Manuel de survie : entretien avec Hervé Aubron & Emmanuel Burdeau” (Capricci), “Sur les chemins des glaces" (Payot) et "Conquête de l’inutile" (Capricci) de Werner Herzog par Antoine Mocquet.
Merci à lui de me l’avoir mis entre les mains.

AURÉLIEN LEMANT X THOMAS HIRSCHHORN | FLAMME ÉTERNELLE

Le travail de Thomas Hirschhorn, c’est ce qui reste de l’art contemporain quand on lui soustrait son programme de domestication du public.
Gratuité absolue, liberté de se mouvoir dans la totalité des espaces, de toucher les matériaux, de boire un verre pour trois fois rien en plein cœur du XVIe arrondissement de Paris, de créer des œuvres selon l’envie ou l’humeur, d’en regarder, d’en lire d’autres, d’écouter ou pas les deux cent écrivains, poètes, intellectuels et philosophes invités durant 52 jours, c’est ça, Flamme Éternelle.
Samedi 17 et dimanche 18 mai dernier, Aurélien Lemant a tenu dans les deux agoras du lieu deux exposés sur un thème qui lui occupe actuellement la quasi totalité de sa mémoire vive : les super héros !
Rencontres grisantes, conversations fécondes, moments de méditation, les heures passées au cœur de ce curieux dispositif m’ont semblé totalement hors du temps. A partir de là, il n’était plus question de réserves à l’égard de l’idéologie que dispense habituellement le Palais de Tokyo ou de mon ressentiment émoussé à l’égard de ce qu’on désigne aujourd’hui de manière quasi exclusive sous le nom d’art contemporain, je me retrouvais juste au centre d’une œuvre bienveillante et généreuse qui me donnait le meilleur d’elle-même et qui m’invitait à faire de même.
Au moment de quitter les lieux, un ami m’a simplement remis un papier sur lequel il était écrit :
     “Aussi, à tout moment, sois en yoga”
      La Bhagavad Gîtâ
Merci pour cette poignante expérience, monsieur Hirschhorn.

> Jour 1

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> Jour 2

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Merci à Thomas Hirschhorn, Luz Gyalui & Manuel Joseph.
La Flamme Éternelle brûle au Palais de Tokyo jusqu’au 23 juin.

BOOKHOUSE BLOY

Propos recueillis par e-mail par Aurélien Lemant, Montmartre, été 1916.

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| Léon, on trouve quoi comme nouvelles acquisitions dans ta bibliothèque ?
Le dernier Huysmans, que le fâcheux m’a adressé par coursier ce matin, et dont je m’apprête à utiliser l’excellente tranche pour récurer les semelles crottées de ma fille cadette, Madeleine.

| Quel livre marquant as-tu découvert à l’adolescence et que tu possèdes toujours ?
Je ne crois pas à l’adolescence. L’homme est un enfant qui apprend à se dresser vers le Seigneur Jésus-Christ. Jeune, je ne lisais que peu, et n’ai rien conservé de mon enfance périgourdine, sinon le goût du foie gras, dont le plus récent souvenir remonte à quelques décennies déjà. On ne naît pas pauvre. On le devient.

| Sans égard pour sa qualité, lequel de tes livres possède la plus grande valeur sentimentale, et pourquoi ?
La Bible de Jérusalem, mais il me faut alors parler de valeur spirituelle. Les sentiments sont pour les jeunes filles et les journalistes.

| Tu prêterais lequel de tes livres à quelqu’un que tu voudrais séduire ?
Seul le Malin séduit. Le chrétien enseigne. Si je souhaitais enseigner quelqu’un, je donnerais Le Nouveau Testament de notre Seigneur Jésus-Christ.

| Que trouve t-on comme livres “honteux” dans tes rayonnages ?
Les intégrales de Huysmans, Péladan, et Zola.

| Quels livres as-tu hérité de tes proches ?
Le Seigneur m’a fait don de la Bible.

| Le livre que tu as le plus lu et relu ?
Le Livre de Jérémie. Ça s’entend.

| Le livre qui suscite en toi des envies d’autodafé ?
Tout Renan.

| On te propose de vivre éternellement dans un roman de ton choix, tu optes pour lequel ?
Je vis dans mes romans.

| Quel est l’incunable que tu rêves de posséder, ton Saint Graal bibliophilique ?
Je l’ai déjà, je le lis tous les jours à ma femme et nos enfants à chaque repas et au coucher.

| Au bout d’une vie de lecture, et s’il n’en restait qu’un ?
Saint Paul, of course.

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